Dialogue avec l'arbre
Week-end magique à Koningsteen


Retour sur ma récente initiation aux techniques chamaniques de cette fin d'été. Sur ce coup, je me suis lancé un peu comme un kamikaze. Je n'ai absolument pas prémédité ce stage. Pas celui-là en tout cas.
J'avais bien essayé une approche plus classique, par l'entremise d'une association belge, TETRA, d'entrer dans un "cursus" avec une praticienne estampillée bien comme il faut, mais je dois dire que bizarrement mes multiples tentatives d'approche n'ont rien donné, nada, aucun retour quoi.

Je sens que je vais avoir difficile à raconter ce week-end.

C'est une jeune photographe qui m'a mise sur la piste. Elle photographiait des arbres et il me semblait évident que ce n'était pas uniquement un point de vue esthétique qu'elle recherchait. On en discute et c'est là qu'elle me parle de Sophie Bruneau, une femme particulière un peu sophrologue, un peu chamane qui aurait étudié avec Claude et Noëlle Poncelet de la Foundation for Shamanic Studies et qui aurait notamment entrepris des quêtes de visions auprès des Navajos dans le canyon de Chelly. Une série de mots-clés qui m'a bien sûr décidé à la contacter.
On s'est donné rendez-vous sur une terrasse quelque part à Bruxelles où je lui ai demandé une interview et bien sûr avant toute chose, elle ma proposé un "workshop" d'un week-end dans un endroit assez incroyable niché dans les Flandres : un ancien domaine transformé en centre de ressourcement et qui pour l'anecdote aurait servi de bordel pour la Gestapo. Etrange pied-de-nez de l'histoire.

"Initiation aux techniques chamaniques, une transformation"
C'était le thème du workshop en question. 250 euros l'atelier + 105 euros pour la chambre. J'hésite forcément car je trouve le package trop cher pour être utile. Mon éducation judéo-chrétienne de gauche je suppose, qui me fait dire que "Dieu" doit être gratuit et accessible à tous, point barre.
C'est donc avec une certaine ambivalence que je me jette à l'eau. Avant même d'arriver sur place, j'ai la sensation que je n'arriverai pas à "décoller" et encore moins sans ayahuasca. Et c'est bien sûr ce qui s'est passé. Pas le moindre état de conscience chamanique ou même modifié à l'horizon de ce week-end d'initiation. Ce qui bien sûr ne veut pas dire que le jeu n'en valait pas la chandelle, bien au contraire. Au menu, il était question de visiter les mondes d'en bas et si possible de revenir avec un animal de pouvoir, de rencontrer un guide spirituel dans les mondes d'en haut, de pratiquer des techniques divinatoires en team avec des pierres, de "voyager" pour résoudre la question de quelqu'un d'autre, le tout avec un tambourin un peu cheap que je m'étais procuré vite fait chez Oxfam la veille. Un programme ambitieux donc.

Très sceptique quant à ma capacité à entreprendre le moindre voyage par la grâce d'une mailloche et qui plus est dans un centre de ressourcement, je me prépare mentalement à passer un moment difficile ou pire, mortellement ennuyeux. Arrivé dans la soirée, je déballe mes affaires dans une chambre très cosy avant de rencontrer Sophie et le groupe qui m'accompagnera durant ce périple. Plancher, meubles en teck, lavabos en pierre bleue, déco orientale, c'est déjà ça de gagné. J'espère que le petit déjeuner sera à la hauteur de la décoration ... shame on me.

Une demi-heure plus tard, rencontre avec les autres participants autour d'une table. Je m'attendais à trouver une faune très typée genre "Rainbow Family", mais non, rien de particulièrement tribal ni d'ostentatoire. Une rencontre très simple et chaleureuse devant un fromage bio et du pain sans gluten dans une demeure très dix-huitième. Deux jeunes couples, une mère et sa fille de douze ans dont la spontanéité et la maturité m'ont complètement scotché, Franco, un maître Reiki qui m'a tout de suite donné cette sensation d'être chez moi, deux jeunes femmes, une néerlandophone aux yeux bleus surréalistes et Ivan, son traducteur personnel pour l'occasion. Rendez-vous deux heures plus tard dans un pavillon plongé dans le noir au milieu du parc.

D'emblée de jeu, notre hôte nous fait bien comprendre combien l'accent sera placé sur le partage et l'idée de devoir étaler devant tout le monde l'étendue de mes limitations ne m'emballe pas du tout. Pas très chaud pour jouer aux AA, j'envisage vite fait une série de techniques d'évitement mais la stratégie n'étant pas mon point fort, je me résous finalement à l'inévitable. Parler de moi. Assis sur un futon, je me tortille en vain pour trouver une position confortable. J'ai mal aux cuisses et le "ploc ploc" minable de mon tambourin m'agace prodigieusement. La soirée s'annonce bien.

Premier exercice : sortir dans le parc, dénicher un arbre, pas n'importe lequel, et lui demander de me révéler la substantifique moelle du mot enracinement. Je le sens mal. Pour l'arbre, c'est vite fait. Pas modeste, je prend le plus imposant, je me plante devant lui et lui demande un tuyau sur ses techniques d'ancrage. Il ne me répond pas. Perception limpide de ma tentative stupide de communication avec un arbre.
Bon, je reformule ma question, histoire de faire bonne mesure. Silence radio. Je me demande combien de temps je vais devoir jouer à l'apprenti sorcier devant un chêne récalcitrant. Je lui donne quelques minutes max. Sensations confuses autour de la froideur de son écorce et grand moment de solitude. Une pensée ou plutôt le souvenir d'un vieux rêve émerge que j'évacue aussitôt. Retour bredouille au pavillon, c'est la fin de la session et j'écoute, médusé, l'incroyable richesse du compte rendu exploratoire des autres participants.

C'est le moment de prendre congé pour rejoindre les bras de Morphée. Il fait toujours aussi obscur dans ce parc et en sortant du pavillon, je me prend les pieds dans une monstrueuse souche de sapin à moitié pourrie tout en m'étalant de tout mon long sur le gazon. A part quelques égratignures et une douleur au pied qui me rappelle cruellement mon rêve, je m'en sort plutôt bien. Après une nuit plutôt blanche passée à écouter mes charmants voisins chasser avec assiduité le moustique, retour au pavillon. Cette fois-ci,je fais gaffe où je pose les pieds. Sophie nous expose le programme du jour, descendre dans le monde d'en bas et ramener un animal de pouvoir. Se souvenir d'un moment extraordinaire dans la nature ou dans un endroit positivement chargé et l'utiliser comme point de départ. D'accord. Deux jours au rythme du tambour pour tenter de rallier ma réalité non ordinaire. Je vous épargne la suite de mes aventures à creuser férocement dans un terrier imaginaire, mais pour résumer disons que si contrairement aux autres participants, je ne suis pas parvenu à rejoindre le pays des merveilles –Mon côté coincé sans doute– le "mystère" ne s'est pas fait prier deux fois pour se manifester.

Demande et tu recevras. Apparemment ça marche aussi avec un arbre. Le soir du deuxième jour donc, cérémonie du feu autour d'un bucher de brindilles et de branches mortes au centre d'une surface circulaire où des pierres de tailles variables sont joliment enchâssées dans le sable. La fin de la cérémonie approche et le feu finit de consumer ses derniers bois. Franco chante divinement, le ciel étoilé est particulièrement magnifique et une chouette se charge de l'ambiance. C'est beau. Il fait par contre toujours aussi noir et, dans l'euphorie de ce fabuleux moment de nature, je me plante méchamment sur un dolmen furtif qui contrairement à la souche de la veille ne loupe pas son coup. Une entaille bien sanguinolente dans l'orteil désormais scalpé et flash-back du rêve refoulé devant le chêne.

Un vieux rêve âgé de 20 ans. J'avais récemment découvert un art martial japonais, mais fauché comme les blés et pas très porté sur les activités grégaires, je n'arrivais pas à maintenir une pratique régulière. Dans ce rêve donc, je suis dans un dojo très zen, très classe. Quelques participants sont déjà sur la tatamis que je compte bien rejoindre. Le seul problème étant une méchante blessure bien sanglante à la plante du pied. Téméraire, je m'avance sur le tatamis à cloche pied. Le maître des lieux, un moine oriental, s'approche de moi, pas vraiment content, plutôt furieux même, et me demande de sortir du dojo. Toujours en équilibre sur un pied, je lui supplie de me laisser pratiquer, mais non, il refuse tout net. J'insiste et il finit par me répliquer, rouge de colère, que je manque de persévérance et que c'est précisément pourquoi l'enseignement m'est refusé.

Voilà donc le fameux tuyaux du chêne sur l'enracinement. La persévérance ou mieux, la constance. Je ne serai pas venu en vain.


Karmatoo

Karmatoo © Karmapolis - avril 2014

 

 

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