Sion Hamou
Le Gardien des seuils

Le gardien des seuilsIl était une fois un messager, Craig Carpenter, un Indien Mohawk dont la vie fut entièrement dévolue au message de paix des Hopis. Pendant dix ans, Sion Hamou, alors professeur de Littérature française à  l’université de San Francisco suivit celui qui fut un temps le Messager des Traditionalistes Indiens et enregistra ses mémoires qui finalement se cristalliseront par un livre, Le Gardien des seuils, publié aux Editions Alphée. Une bouteille à la mer au message insolite et envoûtant qui au fil des souvenirs magiques de Craig Carpenter nous raconte ce que nous avons perdu ou presque : un monde impalpable, invisible et pratiquement indéfinissable qui nous lie pourtant à la terre et au ciel. Le portrait que nous dévoile Sion Hamou est celui d’un personnage à la destinée surprenante qui rencontra des personnalités telles que MalcomX, Susuki Roshi ou encore John Fitzgerald Kennedy et qui fut un activiste de la première heure au service de la cause des Peuples Premiers. Porte-parole increvable du prophétisme Hopi, recherché par le FBI, Carpenter était à l’instar du Chef Yurok Calvin Rube, un guerrier pacifique en guerre non pas tant contre le gouvernement des Etats-Unis mais contre l’extinction d’un mode de vie et d’une pensée en accord avec les préceptes de Másaw, le propriétaire du quatrième monde. L’univers baroque de ce dépositaire méconnu de la mémoire Indienne est hanté par des coyotes qui pleurent, des hommes-médecine faiseurs de miracles, des génies japonais ou encore des Kahunas joueurs de casinos. Autant d’histoires extraordinaires dont l’enchaînement et la trame subtile révèlent une perspective tout à fait inédite sur la métaphysique et l’histoire des luttes Indiennes contemporaines. Au-delà de son aspect historique, cette collection de souvenirs mémorables libère encore quelque chose de plus universel, la nostalgie d’une émotion ou plutôt la sensation fugace de retrouver une partie oubliée de soi-même.
Sion Hamou qui a accepté de se plier au jeu de nos questions nous livre ici une interview aussi inattendue que fascinante sur les coulisses de sa rencontre avec Craig Carpenter, le Gardien des seuils.

 

L'INTERVIEW DE SION HAMOU

Karmatoo : Vous avez certainement déjà dû entendre cette question assez souvent et je vais vous la poser encore une fois : Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser au sort des amérindiens ?

Sion HamouSion Hamou : Mon tout premier intérêt pour les Amérindiens est né de la lecture accidentelle d'un livre: Le Livre du Hopi de Frank Waters. A l'époque j'enseignais dans un petit collège perdu au centre géographique du Sahara et ce livre miraculeusement avait survécu à mes nombreux déplacements. Je ne savais pas à époque qu'il m'amènerait non seulement a rencontrer Frank Waters lui-même mais encore à vivre sur les lieux de cette fantastique épopée humaine et à rencontrer la plupart des personnages de ce livre fabuleux. Peu de gens réalisent le rôle qu’a joué le peuple Hopi dans l'histoire de l'humanité. Peu de gens savent qu'ils ont entrepris l'une des seules expériences humaines à ce jour, projetée et poursuivie avec succès sur des millénaires. Les Hopis ont ainsi sur l'ordre de Maasaw, qui est la manifestation du Créateur lui-même, entrepris les grandes migrations sacrées que chaque clan devait tour à tour compléter avant de pouvoir se fixer définitivement à Oraibi. Ces migrations à caractère religieux se sont poursuivies par vagues successives sur des millénaires, et les traces des clans Hopis réclamant la terre pour Maasaw sont visibles sur tout le continent nord-américain et jusqu’à l’extrême sud de la sphère mésoaméricaine. Leurs pétroglyphes, leurs villages, leurs cultures s’échelonnent de Mesa Verde à Chaco Canyon, du désert du Sonora à l’Ohio River, du Guatemala au Texas et de la Terre de Feu au Détroit de Behring. A la fin des années cinquante, Frank Waters connaissait encore des Hopis  capables d’interpréter couramment les hiéroglyphes mayas. Lorsque John Lansa, l'un des informateurs de Waters, avait visité avec Dan Budnik le site archéologique de Paquimé dans le nord du Chihuahua au Mexique, il lui avait confié que la dernière fois que des clans Hopi avaient occupé ce village, c’était il y a presque mille ans et que l’ensemble de ce « paso » ou de cette portion de la migration vers le sud jusqu'au Cap Horn avait pris aux environs de 5000 ans. Avant les Olmèques, avant Nazca, avant même Caral Supé ! C’était tout simplement incroyable ! En moins de 200 ans la dérive linguistique rendait les langues des divers clans mutuellement incompréhensibles. La plupart des Hopis encore aujourd’hui reconnaissent par exemple les Aztèques ou les Mayas comme des Hopis qui se seraient écartés de la voie tracée par Maasaw. Par la suite j’ai rencontré Martin Gashweseoma qui était le dernier gardien des Tablettes Sacrées Hopi. Un peu comme si vous aviez rencontré le dernier gardien des Tables de la Loi de Moïse.  Un autre développement beaucoup moins historique et plus personnel m’avais amené plus tard à approfondir encore plus mon intérêt pour les Amérindiens et à entreprendre un volumineux Doctorat d’Etat en Anthropologie sur le Chamanisme Nahuatl. J’étais intéressé alors par la figure du sorcier « shape shifter », le « Skin walker », le fameux Na’wal. Pas mal de documents espagnols remontant à l’arrivée des premiers missionnaires, non seulement chez Sahagun mais aussi dans beaucoup des registres paroissiaux et certaines minutes judiciaires mentionnaient ces « diableros » capables de se métamorphoser à volonté en animal. J’avais réuni des centaines de pages de notes sur les occurrences historiquement avérées de ces sorciers « nahualli » ou selon la prononciation castillane « Naguales ». Une autre raison de mon intérêt pour ce phénomène peu documenté du « Nahualisme » était aussi mon intérêt pour la langue ancienne Azteca-Chichimeca: le nahuatl qui est une langue agglutinante fabuleusement philosophique et précise. L’autre raison plus personnelle était, je dois dire, une certaine curiosité intellectuelle. Etait-il possible d’après les textes et les traditions orales de confirmer ou réfuter les thèses de Gustavo Correa ou celles contraires de Carlos Castaneda dont la célébrité était à son zénith ? Après plusieurs années de recherches et de voyages, une dispute méthodologique avec mon professeur de thèse à l’Ecole des Hautes Etudes a mis fin brutalement à ce projet. Aujourd’hui, à me relire, si je devais encore me prononcer, je pencherais complètement en faveur d’une origine précolombienne de ces croyances. Les manifestations décrites par Castaneda se retrouvent aussi bien chez les anciens Mixtèques, les Zapotèques, les Quiché Mayas, les Olmèques et même dans le Popol Vuh. Autant de preuves qui écartent la thèse d’une« pollution » européenne tardive que soutenait Correa. Une longue réponse à une question simple et tout bien considéré je dois dire maintenant que cette première rencontre avec le livre de Frank Waters sur les Hopis était tout sauf accidentelle.

Karmatoo : Vous évoquez un rêve, véritable sésame qui a ouvert les portes d’un rapprochement entre vous et Craig Carpenter. Une entrée en matière somme toute très indienne. Avez-vous le sentiment d’avoir été initié par Carpenter ? Cette rencontre vous a-t-elle transformé d’une façon ou d’une autre ?

Sion Hamou : Si j’ai été transformé par ma rencontre avec Craig Carpenter… ? Je crois bien que ce serait là un léger euphémisme ! Sérieusement, oui ma vie a été totalement transformée c’est peu de le dire. Accessoirement votre question à propos d’une initiation est en elle-même incroyablement complexe... Pendant dix ans j’ai rencontré régulièrement Craig Carpenter dans les endroits les plus improbables et de la manière la plus imprévue. S’il est vrai que j’ai vécu auprès de lui un très grand nombre d’aventures merveilleuses et parfois dangereuses, je n’ai jamais cru à une quelconque tentative d’initiation de sa part. Il est vrai que Craig m’avait enseigné un certain nombre de « techniques » de purification ou de rites quotidiens mais dans l’ensemble la partie didactique que l’on associe à une initiation consistait chez lui surtout à me mettre en présence de phénomènes inexpliqués et surtout à m’amener sur des lieux très particuliers, sans jamais m’offrir d’explication véritable. Notre relation était à la fois amicale et curieusement « business like » dès qu’il s’agissait de me conter une nouvelle histoire. Il avait un sens aigu du timing, une fluidité narrative de conteur, mais une initiation chamanique… ? Non. Je ne l’ai pas cru. Du moins jusqu’au jour où ayant appris que le manuscrit avait été accepté par mon éditeur je me sois précipité sur le téléphone pour essayer de remonter la filière labyrinthique qui me dirait dans quelle partie de l’Amérique sauvage se trouvait Craig. A ce moment-là je vivais à Los Angeles et tout naturellement j’ai appelé la maison de Zelma sur Crenshaw Blvd, seulement pour m’entendre dire que Craig était mort depuis deux mois déjà. Il n’a donc jamais su que le livre qu’il attendait si patiemment était enfin sous presse. Ce n’est qu’un an plus tard que très lentement des séries de « faux souvenirs » ont commencé à faire surface. Honnêtement cet aspect des choses nous conduirait si loin que j’hésite même à en parler ici. Tout d’abord parce que c’est là une partie de la conscience presque « crépusculaire » si je peux dire, et ensuite parce que je n’arrive pas toujours à donner un sens à certaines des images qui continuent de m’apparaître de plus en plus souvent. J’ai patiemment élaboré une sorte de théorie bizarre, probablement fictive de la conscience. Selon moi, le temps serait non pas linéaire comme il nous apparaît au quotidien mais pourrait accomplir des sortes de « boucles » sur lui-même. Ces boucles étant spécifiquement liées à la conscience, elles se développeraient parallèlement dans un temps qui reste cohérent à lui-même. Un mois, une année entière peuvent se dérouler comme dans une « poche» de temps, à l’intérieur du blip infime d’une femto-seconde. Personnellement il ne m’apparaît pas que je me sois absenté du tout mais ces vrais « faux souvenirs » persistants me parlent d’une autre durée absente qui par « capillarité» remonteraient jusque dans ma conscience actuelle. Quel rapport avec l’initiation ? Peut-être la qualité herméneutique des ces « visions ». Je « sais » des choses que je sais ne pas savoir, et cette connaissance m’apparaît en elle-même comme auto interprétative, spéculative. Je suis bloqué dans une révélation qui s’interprète elle-même à l’infini. J’ai aussi noté que certaines scènes inconnues de moi m’apparaissaient souvent sur un plan que je commence à considérer maintenant comme directement métaphorique. Ceci dit je reconnais que la nature du savoir ne peut être que transiente. Une initiation n’est pas un objet fini, ce n’est pas une sorte de diplôme à encadrer après obtention. Il n’y a pas de secret dans le monde. Ce qui nous apparaît comme tel est seulement dû à notre incapacité à concevoir la Totalité. Il n’y rien, aucun secret qu’un maître puisse vous susurrer dans les conduits qui vous fera atteindre l’illumination. C’est selon moi l’ouverture de l’esprit (le Talmud, je crois, parle de circoncision de l’esprit) qui est initiation, et ceci dans le sens premier du terme, c’est-à-dire un commencement perpétuel. Dans ce sens alors oui… Craig et d’autres que je n’ai pas mentionnés m’ont probablement initié. Pour ma part je continue de n’en rien savoir.

Karmatoo : Ces souvenirs retrouvés seraient des enseignements masqués, des prises de consciences à retardements révélés par la mort de Carpenter ?

Sion Hamou : A ce stade je dirais que c’est plutôt le mécanisme lui-même qui m’intéresse plus que les contenus de ce vous appelez justement des « prises de consciences à retardements ». Le problème se complique du fait qu’à la même époque, j’ai également beaucoup « travaillé » avec le Maestro Andrés Segura qui était le dernier Jeffe de la Danza. Si je mentionne ici le Maestro dans ce contexte, c’est-à-dire à la fois par rapport à la mort de Craig Carpenter et par rapport à ces fameux phénomènes de « missing time » qui nous intéressent, c’est parce que en 1998 les choses se sont épouvantablement compliquées et que je me suis trouvé mêlé sans le vouloir à ce que Craig avait appelé «la Guerre des Sorciers». Le Maestro en est mort, beaucoup de gens autour de Craig en sont morts aussi, même à Oraibi, certains sont tombés gravement malades. Moi j’ai subi les mêmes symptômes qui avaient tout d’abord défiguré le Maestro avant de l’achever quelques mois plus tard. Je présentais toutes les apparences d’une attaque cardiaque classique mais atypique et qui m’a envoyé brièvement à l’Hôpital de Hayward dans la Bay Area. Aujourd’hui j’attribue même la mort de Craig aux séquelles de cette « Guerre ». Si je situe ces phénomènes de conscience dans un contexte plus large mais aussi plus obscur, c’est parce que je crois que la conscience travaille de façon incroyablement complexe. Il faut lire « Comment j'ai écrit certains de mes livres » de Raymond Roussel ou un ouvrage beaucoup plus accessible « L’enchâssement » de Ian Watson qui est un auteur britannique de science fiction, pour avoir le début d’une idée sur cette conscience enchâssée. Peut-être la structure même des connexions axonaires du cerveau est-elle une sorte d’image 3D de ce mécanisme. Il existe en effet un hiatus synaptique qui veut que les neurones ne se touchent pas. J’ai parfois l’impression que cet espace « vide » est à l’image de nos perceptions du temps et de la conscience, une sorte d’arborescence de discontinuités, une fine structure de ruptures intercalaires aux mille coupures ramifiées. C’est pourquoi il est si difficile de se reporter à ce savoir comme à une sorte de flash card mémorielle absolue, parce qu’en fait les mécanismes de ces « prises de consciences à retardement » sont en eux-mêmes justement…disruptifs. On ne peut pas élaborer une histoire linéaire simple avec un début, un milieu, une fin. Le même appareillage qui nous sert à comprendre est en lui-même un labyrinthe d’incises, une trame quantique, une cascade de rupteurs, un sac de nœuds. Voilà pourquoi, pour l’instant, je m’intéresse à la mécanique fine du « missing time » plutôt qu’à ses contenus. Il peut toujours nous être donné par la suite de mettre de la compréhension là où régnait l’apparence d’un certain chaos. Certaines images m’apparaissent hors contexte, sans sous-titres ni continuité. Je vais vous donner un exemple. Dans l’une de ces « scènes » plus précises et détaillées qu’une simple remémoration onirique,  je « vois » des gens assis par terre, autour de ce qui ressemble à un large foyer lumineux, certains me sont inconnus, d’autres très familiers, tous occupés à faire quelque chose qui ressemble à la manipulation de filaments lumineux émanant de ce foyer circulaire et qui ressemble vaguement à un bulbe galactique. Que faire avec ça ?  Quelle interprétation lui donner ? Etait-ce une scène réelle à laquelle j’ai véritablement assisté ? Etait-ce un artefact imaginaire et métaphorique comme une sorte de rêve à interpréter ? Je me perçois bien moi-même dans la scène, ma position par rapport aux autres personnes, même les implications non dites des rapports mutuels entre les gens présents. Je peux en évoquer le souvenir, encore et encore, et à chaque fois, la scène m’apparaît plus détaillée, gagne en profondeur et certaines connotations subliminales se précisent et s’éclairent un peu plus. Mais à la fin, le sens total m’échappe encore. Comme je le disais plus tôt, beaucoup plus qu’un savoir initiatique donné,  plus qu’un « enseignement masqué » comme vous dites joliment, ce sont les structures nervurées du temps et de la conscience (qui sont une seule et même chose) qui restent pour moi fascinantes. Que la mort de Craig ait servi de déclencheur ? Oui, sans aucun doute, surtout si l’on rajoute celle du Maestro et les péripéties parfois mortelles de la vraie « Guerre ». A ce propos, je crois, mais naïvement sans doute, qu’il existe comme ça un conflit plus vieux que la morale.

Karmatoo : Craig Carpenter est-il le dernier des Mohicans, vestige d’une réalité qui nous échappe ou au contraire, est-il au cœur d’un mouvement qui appelle à la métamorphose de notre conscience collective ?

Sion Hamou : Oui et non… La vie de Craig était pathétiquement solitaire et démunie. Il vivait seulement par une mise en système du miracle. J'avoue que cette partie m’échappe complètement. Mais Craig était son propre genre de dernier des Mohicans et ceci à cause du rôle qu’il s’était à la fois choisi et vu attribuer par d’autres : c’est-à-dire un « messager » et un « Gardien des Seuils ». Il faut lire mon livre pour comprendre l’immensité de l’entreprise. C’est en ce sens qu’il se situait pour reprendre votre phrase « au cœur d’un mouvement qui appelle à la métamorphose de notre conscience collective ». Craig était cordialement détesté, même par les Hopis. Il a été soupçonné de tout et n’importe quoi. Je crois l’avoir suffisamment connu pour savoir que ce que les gens lui reprochaient vraiment sans même le savoir eux-mêmes, c’était qu’il était une coque vide et qu’il avait voué sa vie et son âme à l’exaltation et à la plus grande propagation possible du « Message de Paix Hopi ». Je pense parfois, lorsque je suis sobre et peu enclin au romantisme, qu’il ne me voyait pas vraiment comme une personne mais comme un conduit possible, un porte-voix du Prophétisme Hopi, un mégaphone indien. Il aurait parlé aux murs s’il avait cru qu’ils pourraient l’aider à diffuser son message. En ce sens oui, il n’avait lui-même aucune réelle existence. Il aimait à dire de lui « oui, je suis un fanatique, et ça ne fait de mal à personne ». Il avait développé ce fameux fanatisme comme ça, un soir que Martin lui avait présenté les Tablettes sacrées et que leur seule présence devant lui, là sur une peau de cerf, avait presque failli faire éclater son système lymphatique nodal. Il s’était transformé en un Gardien malcommode des Seuils malcommodes. Essayez-vous à cette position dans la vie et vous serez très vite haï. Votre vie mondaine sera réduite à rien. La partie transformative de son message était tout entière contenue dans les prophéties Hopi qu’il connaissait par cœur mais surtout dans les commandements de Maasaw qu’il appliquait réellement dans sa vie matérielle. La Nation Hopi vit sur cette terre par bail divin accordé par Maasaw. Lorsqu’ils lui ont demandé la permission de s’installer à Oraibi, Maasaw la leur a accordée à condition qu’ils acceptent de vivre en harmonie avec Ses préceptes de vie: ne jamais commencer de guerre, ne jamais tuer quiconque, ne jamais résister par la force. En échange Maasaw leur fournirait l’essentiel: un bâton à fouir et des semences de maïs. “Ceci est ma façon de vivre, si vous l’acceptez vous êtes les bienvenus, si vous vous en écartez alors vous ne pourrez plus jamais vivre sur ces terres”. Ce pacte a été poursuivi depuis des millénaires. les Hopis pratiquent encore aujourd'hui la non-violence et la simplicité. Craig qui était un Mohawk des Grands Lacs s’était pourtant converti du jour au lendemain à la parole de Maasaw et considérait que la seule manière de sauver l’humanité était un retour volontaire et collectif aux commandements de Maasaw « avant qu’il ne soit trop tard ». Il est clair qu’au delà des difficultés pratiques que Craig faisait plus que soupçonner dans la modernité, c’était surtout le « shift » paradigmatique de la conscience collective qu’il prévoyait et qu’il appelait de ses voeux. Une sorte d’aurore non pas simpliste et bucolique mais une brusque et définitive mutation humaine où Darwin aurait finalement tort.

Karmatoo : Le « Redman Rebirth Movement » a-t-il encore une existence politique active ? Existe-t-il des communautés indiennes qui  essayent de revenir à un mode de vie plus proche de celui de leurs ancêtres que du modèle occidental ?

Sion Hamou : Je ne sais pas ce qui est advenu au mouvement. Ce que je sais, c’est que les Indiens en général sont assez méfiants vis à vis des mouvements politiques au sens large. Localement la tendance au communalisme est toujours très marquée. Les cérémonies et les Pow Wows sont toujours très bien organisés, il existe une foultitude  d’« Advocacy groups », de nombreuses stations radio et littéralement des milliers de sites internet qui tentent de donner forme et voix aux problèmes endémiques qui continuent d’accabler les réserves. Mais le seul mouvement notable, à ma connaissance, c’est celui au sud du Rio Grande, celui des Danzantes Nahuatl qui a plus ou moins fusionné avec « la  Raza » et qui a pris ici aux Etats-Unis un essor politique national. Contrairement aux «néo indigènes » hispaniques que mon regretté Maître mexicain Andrés appelait avec mépris les « Mexicayotl », les Hopis et même les Navajos, pourtant plus nombreux et plus influents, gardent une très grande méfiance vis à vis du politique. Justement il faut comprendre qu’à l’expression simple des revendications matérielles comme la santé, le logement ou les casinos, s’ajoute la complexité supplémentaire d’une définition de « l’indigénité ». Concept redoutable et très difficile d’emploi et de consensus. Il faut aussi comprendre que les réserves sont le foyer d’intenses disputes internes. Les Conseils Tribaux fédérés par le « Bureau de Affaires Indiennes » sont généralement considérés comme des hauts lieux de perdition, de corruption et de doubles jeux. Les « Traditionalistes » eux, essaient plus ou moins de s’organiser avec peu ou pas de moyens en dehors du contrôle du Conseil Tribal qu’ils voient comme des Vichyssois. Il y a parmi les jeunes générations une volonté de retourner vers des valeurs ancestrales. On voit une certaine renaissance des groupes de danses et de tambours, l’apparition d’un « mysticisme » panindien, malheureusement presque toujours récupéré par pas mal de groupes Ufologistes, de Raeliens, de Wingmakers etc. … Une vieille blague ici consistait à dire qu’une famille indienne traditionnelle est composée d’un père, d’une mère, d’une fille, d’un garçon et d’un anthropologue. Aujourd’hui il faudrait ajouter à la famille plusieurs babas-cool. Mais je ne peux pas parler au nom des Indiens, la situation m’apparaît personnellement comme très fragmentée et si j’ose dire, très triste. les Hopis, en particulier à Oraibi, continuent malgré les hordes touristiques, le parasitage mental des « New Agers » et la pression des « modernistes » de refuser l’électrification du village, la macadamisation des rues et même l’eau courante. La première fois que j’ai rencontré Craig, en 92 à côté d’Oraibi je crois, il venait de participer le matin même aux semis traditionnels du maïs, à la main, « à l’ancienne » comme Maasaw l’avait prescrit il y a 9000 ans. L’après-midi même, juste après les cérémonies de la pluie,… il a plu.

Karmatoo : Depuis Carlos Castaneda, le néochamanisme connaît un engouement croissant auprès des occidentaux. Que pensent les traditionalistes indiens de ce mouvement ? Le savoir des Anciens se transmet-il encore ou disparaît-il avec ses derniers détenteurs ?

Sion Hamou : Encore une fois je ne prétends pas m’exprimer au nom des Indiens, à plus forte raison des traditionalistes, mais un peu plus tôt j’évoquais les New Agers. Je crois que ce que les anthropologues appellent « la contamination de terrain » est devenue si intense dans le Southwest mais aussi dans le reste du pays et même dans les deux Amériques qu’il est pratiquement impossible de répondre à votre question. Vous ne pouvez pas soulever une pierre sur les Mesas hopi sans trouver un globaliste ou un pilier de Starbucks. Il existe cependant un corpus « mythologique » (même si je n’aime pas le mot) assez précis. La religion Hopi est assez bien connue. Lisez justement « Le Livre du Hopi » de Waters ou le livre de Talayaseva. Waters a écrit, à ma connaissance, la somme la plus complète sur le cérémonialisme Hopi qu’il soit. Mais même comme ça… Vous avez des Elders Hopis qui vous parleront des UFO. Je ne me prononce pas personnellement, parce que je ne sais rien de la part empruntée ou pas, mais Craig me disait, hors livre, justement que les Indiens connaissaient bien les aliens et qu’ils les appelaient déjà depuis longtemps « the little people ». Il me faisait remarquer cyniquement que les OVNI et les Greys c’était simplement l’habillage moderne des ex farfadets, lutins et petits gnomes du temps passé. La puissance du syncrétisme religieux moderne est telle aujourd’hui que nous sommes entrés dans l’ère d’une Babel religieuse. J’ai suivi, un peu incidemment au Mexique, certaines pistes inversées qui remontaient en droite ligne jusqu'à Carlos Castaneda justement. Inversées parce qu’elles provenaient du travail sur le terrain et non pas de ses livres. Pas mal de Mexicayotl mais aussi surtout des gens parmi les plus traditionalistes et que je soupçonne le moins de complaisances transculturelles connaissaient bien le gars. Lorsqu’on dépassait les premiers commentaires du style « pendejo » etc., l’opinion générale était qu’il avait révélé des choses assez vraies, du moins dans ses 3 premiers livres. J’avais le sentiment irritant cependant que les écarts entre l’enseignement Nahuatl et les révélations de Castaneda restaient profonds et persistants. « Oui. Oui. me disait souvent le Maestro Andrés Segura, mais nous on dit que c’est pas comme ça… » Je pense que l’aspect ouvert de ce néo chamanisme, comme vous l’appelez si bien, déplaisait profondément ici. Même s’il n’était pas forcement requis d’être né Nahuatl ou Yaqui, la suspicion vis à vis des touristes du mysticisme était plus qu’intense. Je crois que l’une des opinions favorable non dite sur le travail de Castaneda restait non pas tant sa marketisation du chamanisme mais surtout la plongée dans la complexité prodigieuse de la pensée Indienne. C’est lui qui a fait apparaître clairement les liens formels entre la Phénoménologie Husserlienne par exemple et le travail sur la conscience des « brujos». Là encore, on peut me rétorquer que Castaneda était un Ph.D de UCLA, mais j’ai vu ces « applications » tournées vers la manipulation de forces élémentales. Les anthropologues rejetaient d’emblée ses livres: un vieil indien Yaqui ne s’exprime pas d’une manière aussi sophistiquée… A voir ! Il transpire comme ça de beaucoup d’ouvrages universitaires et de témoignages anthropologiques une naïveté en miroir où l’idiot n’est pas celui que l’on croit. Il faut voir les blagues que les « informateurs indigènes » ont transmises à Paulette Séjourné, à Jacques Soustelle ou à Margaret Mead. Claude Lévi-Strauss était assis sur des montagnes d’intox culturelle. C’est un enjeu colossal. Dans le déterminisme officiel, devait-on reconnaître à coté de la Civilisation Occidentale, une Civilisation Hopi, une Civilisation Nahuatl… au même titre que l’on parle aujourd’hui d’une Civilisation Chinoise ? Cette appellation, lorsqu’elle ne s’applique plus à une culture morte ou disparue, est un acte politique lourd de conséquences. Il remet en cause directement l’anthropocentrisme européen et surtout, qui est l’indigène de qui ? Pour répondre à votre question à propos de la transmission du savoir et s’il a tendance à se perdre aujourd'hui, je vais vous raconter une histoire. Mon ami Dan Budnik a passé les vingt dernières années à essayer d’amener avec lui les derniers Elders Hopis à Hawaii, au Mexique ou en Sibérie pour leur montrer les derniers pétroglyphes qui survivent encore aux vandales et aux collectionneurs. L’idée de Dan était de montrer que les migrations des Clans Hopi s’étendaient réellement au monde entier et que le fameux passage du Behring gelé s’était effectué de l’Alaska à la Sibérie et non pas dans le sens inverse comme le croient les anthropologues. Dan me parlait constamment de l’urgence qu’il y avait à entreprendre un tel travail parce que les Elders s’éteignaient un à un et leur précieux savoir n’était pas transmis aux générations suivantes. J’étais d’un avis contraire. Je crois que le « langage des pierres » n’est pas transmis de bouche à oreille par une lignée d’anciens et de « sabios » qui possèdent une quantité finie du savoir ancestral. C’est au contraire le contenu sempiternel et virtuel du message gravé là qui est transmis directement à la conscience de chaque nouvelle génération qui se recueille sur ces lieux sacrés. Je ne crois pas du tout à une entropie du savoir ni à sa déperdition parce que la transmission ne peut pas être contingente à la bonne volonté d’un homme. Elle est ni linéaire ni forcément orale.  Ce que j’ai appris, personne ne me l’a « dit » vraiment. L’empreinte du monde invisible se révèle d’elle-même dans l’ordre de l’intelligible et aussi du sensible comme si le pétroglyphe apparaissait spontanément de lui-même dans la pierre. Cependant, pour revenir à Hopi, qui est la situation que je connais le mieux, je sais que les initiations formelles des enfants dans les kivas se poursuivent à ce jour sans interruption. Dan Budnik avait réussi après des années de traque à récupérer au Heard Muséum un masque cérémoniel volé et illégalement acquis par le Musée et sans lequel l’initiation des enfants d’Oraibi était devenue impossible.

Karmatoo : Le mythe du guerrier impeccable, la description du monde de don Juan et ses techniques « Toltèques » comme l’art de rêver et de traquer seraient donc corroborés par certains chamans Nahuatl ??

Sion Hamou : Tout à fait ! Même si cela nous éloigne un peu de notre sujet, je pourrais vous citer des centaines d’exemples tous tirés de la littérature ethnologique mésoaméricaine la plus indiscutable, depuis Fray Toribio de Motolinía, Alonso de San Juan Ponce, Bartolomé de las Casas, Fray Geronimo de Mendieta, Diego de Landa pour le Yucatan et jusqu’à la summa colossale de Fray Bernardino de Sahagún pour Tenochtitlan. On retrouve ces mêmes références, pas toujours parfaitement interprétées, pas toujours remises en contexte, et ceci jusque dans les quelques documents pré cortésiens qui ont échappé à l’Inquisition apostolique de Don Fray Juan de Zumárraga. Des concepts comme le Tonal ou le Nagual (même dans sa forme abstraite et élargie) sont indubitablement précolombiens. Juste à titre d’exemple, voici un petit passage de l’acte d’accusation du procès d’un sorcier Nagual, Ucelo, présidé par Zumárraga en personne: « (Ucelo) a fait beaucoup de sorcelleries et de divination, il s'est fait tigre, lion et chien et a prêché et prêche encore aux naturels de cette Nouvelle-Espagne des choses contre notre foi et a dit qu'il était immortel et qu'il a parlé souvent avec le diable de nuit et a fait, et dit beaucoup d'autres choses contre notre sainte foi catholique ». On est en 1535, c’est-à-dire à peine 14 ans après la chute de Tenochtitlan. Ucelo (Ocelotl en fait) avait bien connu Motecuhzoma et lui avait même prophétisé l’arrivée de Cortez. Impossible d’invoquer ici une influence de la lycanthropie européenne comme le fait Correa. Encore moins chez les Kekchis, les Mixes, les Zoques, les Jacaltecs au Guatemala, tous très éloignés géographiquement de ces foyers d’influences hispaniques. Ces concepts figurent même dans le tout premier dictionnaire Tzeltal-Tzotzil au Chiapas.. etc. On peut bien sûr, comme je le disais un peu plus tôt, me rétorquer que Castaneda était Ph.D d’Anthropologie et avait enseigné à UCLA et qu’il était donc à même de connaître directement ces mêmes sources auxquelles j’avais accès. Mais cela n’enlève rien à ce qu’il disait puisqu’il révélait les mécanismes internes d’un phénomène culturel immense, réel, très attesté si on se donne la peine de le rechercher et qui existe indépendamment de la source controversée que représente Don Juan. On peut me dire qu’il reprenait certains travaux de Myerhoff, qu’il plagiait Peter Furst et ses travaux sur les Huichols etc... Peut-être… mais le fond véritable de ce qu’il disait n’en reste pas moins beaucoup plus large et incontestable. Le Maestro Andrés Segura, qui avait rencontré Castaneda à Irvine puis au Mexique et dont Castaneda disait « celui-là, c’est un Diablero des temps anciens », m’a confirmé à plusieurs reprises la véracité de ce que disait « Carlito » comme il l’appelait. A ce sujet, je voudrais là encore raconter une petite histoire qui m’a permis sans le vouloir de recroiser certaines sources. Lorsque je me trouvais à Mexico City avec le Maestro et plus tard aussi à Cuernavaca, il me réveillait chaque matin aux aurores et nous montions sur la terrasse de son misérable appartement. Là, dominant l’océan de toits, la pollution était telle qu’on ne devinait même plus le Popocatépetl au sud et juste avant que le soleil ne se lève au-dessus du Plateau Central, il m’enjoignait d’imiter simplement les mouvements qu’il faisait. Je ne le voyais pas très bien, étant placé légèrement en retrait mais je l’entendais murmurer en nahuatl et accomplir une sorte de « gymnastique » vaguement rituelle, vaguement yogique que je m’efforçais d’imiter du mieux que je pouvais. Ce n’est que des années plus tard, à San Juan Bautista en Californie, qu’il m’a révélé quelque chose que j’ai encore beaucoup de mal à admettre. Le Maestro, à ma grande surprise, avait pas mal changé depuis ma dernière visite. Tout le côté gauche de son visage était affaissé à la suite, disait-il, d’une sorte « d’attaque cérébrale » qu’il avait subie quelque temps après mon départ d’Albuquerque. Je l’ai conduit à un petit restaurant sur Main Street et là je lui ai raconté mon attaque cardiaque, la fameuse « Guerre des sorciers » que Craig avait ressentie, tout, avec le plus de détails possibles. Bien que très fatigué, il me confirma presque au mot à mot mon histoire en y apportant même quelques précisions surprenantes. « Oui, tu as été attaqué. Tu es comme un chercheur, à force de creuser avec les Indiens, tu as fini par déterrer quelque chose des énergies anciennes. Des vieux sorciers enterrés. Toi aussi tu as été attaqué comme Carlos, parce que tu es passé de l'autre côté. Tu as maintenant appris à manipuler l’énergie, je le savais quand nous étions à Cuernavaca et que derrière moi tu faisais les mêmes gestes que moi pendant la cérémonie du soleil, je sentais que tu bougeais déjà l’énergie mais je ne t'ai rien dit ». Ce n’est que beaucoup plus tard qu’il m’est apparu qu’il pourrait exister peut-être un rapport entre la curieuse et peu probable Tensigrity de Castaneda et les étranges mouvements de la Danza. J’ai entendu par la suite beaucoup de gens, même parmi ses amis, critiquer Castaneda et son nouveau Tai Chi Mexicain. Personnellement je n’en pense rien du tout. Les dernières paroles du Maestro furent verbatim. « Tu es venu me voir et je vois maintenant que tu peux bouger l’énergie, c'est-à-dire ce que nous nous faisons avec la Danza mais je ne sais pas ce que tu fais et comment tu le fais… ». Une semaine plus tard, il était mort. Ce phénomène de la Danza est très ancien, ne faites pas l’erreur de croire qu’il s’agit d’un spectacle pour les touristes du Zocalo, la plupart des groupes remontent en ligne droite à de très anciennes traditions sacrées. Si je devais me prononcer, je dirais que je ne pense pas que mon expérience ni mes recherches créditent forcement les thèses de Castaneda mais au moins elles ne les contredisent pas non plus. J’ai l’impression qu’il y avait chez cet homme remarquable une énorme quantité d’ironie et d’humour, voire même d’auto dérision. Je pense qu’en cela il ne faisait que mettre en pratique certaines des formes absolument déroutantes et routinières de la pensée indienne et dont beaucoup de chercheurs font encore les frais.

Karmatoo : Dans votre livre sur Craig Carpenter, on découvre avec étonnement que ce dernier s’était investit dans la campagne électorale du général Holdridge, candidat à la présidence des Etats-Unis en 1960. Selon vous, existe-t-il de nos jours des hommes politiques américains susceptibles de porter la voix de la minorité indienne auprès de l’establishment comme a essayé de le faire Herbert C. Holdridge ?

Sion Hamou : Je dirais emphatiquement non ! L’idée reçue en France, c’est que généralement la gauche américaine serait plus ouverte à la cause indienne. Rien n’est plus faux. La plupart des présidents américains, à commencer par JFK, se sont tous intéressés le temps de la campagne électorale aux voix indiennes. Clinton avait envoyé un assez long message aux différentes Nations Indiennes. J'ai lu le document que Craig m’avait passé à l’époque. Inutile de dire que rien de ce que promettait le papier n’a vu le jour. Je ne doute pas un instant que la nouvelle administration Obama a du faire de même pendant la campagne et je ne crains pas de dire ici que les mêmes promesses resterons lettres mortes. Il faut comprendre que les Traités Indiens, qui sont selon la Constitution américaine « The Law of the Land », bien que ratifiés par le Congrès, n’ont jamais été vraiment appliqués. Ce qui se passe sur Black Mesa depuis de nombreuses années: les expropriations du « Joint Use Area », les déportations forcées des Navajos sur Big Mountain, les activités minières de la Peabody.. tout cela est fait en violation directe avec les traités et le droit international des peuples à disposer d’eux-mêmes. J’ai rencontré Thomas Banyacya à San Francisco, on était allé un soir Craig et moi le voir dans un petit théâtre miteux de quartier et il avait évoqué devant lui les aspects politiques de sa fameuse épopée avec Dan Katchongwa, et Mad Bear à l’ONU, là-bas à Manhattan, (la fameuse Maison de Mica). Le sentiment général vis à vis des politiciens, ce soir-là, était finalement comme toujours celui d’une résignation fataliste mêlée d’un vague espoir. Le rôle de Katchongva, à travers son interprète Thomas Banyacya, était de présenter « une dernière fois » aux leaders politiques rassemblés aux Nations Unies les Prophéties Hopi, puis de les laisser décider pour eux-mêmes de la suite à donner à ce message ultimement important. Après quoi Dan Katchongva avait dit simplement : “On rentre à la maison”.  

Karmatoo : Plusieurs personnalités asiatiques comme le 16ème karmapa et Suzuki Roshi sont parties à la rencontre des Indiens hopis. Que peut-il y avoir de commun entre un moine tibétain et un homme médecine hopi ?

Sion Hamou : Question redoutable… Craig a mentionné plusieurs fois les liens entre les Tibétains, les maîtres du Bouddhisme Zen et les Hopis. C’était Craig, Thomas et le Chef Sackmasa de Polacca, qui ont pris en fait l’initiative de cette rencontre avec Shunryu Suzuki Roshi qui était, à ce moment là, à Concord, Californie. Les Hopis semblaient le connaître déjà. Comment ? Pourquoi ? Aucune idée ! Lui-même semblait très désireux de les rencontrer aussi. Après ce premier contact, Roshi est allé à son tour à Hopi et a rencontré les Chefs Traditionnels. Là encore, Thomas Banyacya a servi d’interprète. Après un échange poli sur la signification de symboles communs et de considérations linguistiques, les Hopis lui on dit en substance que contrairement à ce que lui, Roshi, croyait, c’étaient les Japonais comme la plupart des peuples asiatiques qui descendaient des Hopis et non l’inverse.  Banyacya lui a dit « je sais que quelques-uns parmi nous viennent d’Asie. Mais d’après ce que nous savons, nous avons commencé ici d’abord, puis nous sommes allés en Asie et nous sommes revenus. En fait certains parmi nous sont allés et revenus plusieurs fois... Des migrations en masse, aller-retour. » « Alors vous êtes de notre famille », a dit Roshi avec espoir. « Oui, de notre côté nous sommes apparentés, mais c’est vous qui êtes nos descendants. »  Donc, il y a ça déjà… cette parenté que Roshi lui-même a acceptée et reconnue avec humilité, mais aussi le fait moins connu que les Karmapas du côté tibétain cette fois auraient plusieurs corps. La dispute à propos des deux derniers 17ème Karmapas simultanés serait presque à l’évidence une preuve en soi. Selon Craig qui avait rencontré Kalu Rinpoché (numéro trois après Le Dalai Lama et Karmapa), Kalu Rinpoché aurait occupé jusqu’à cinq corps différents simultanément, situés à différents endroits du monde. Craig avait souvent fait référence à cette particularité de Bigfoot qui contrairement à un folklore crétin local n’est pas une sorte de singe bipédal géant mais l’une des nombreuses émanations de Maasaw. Cette multiplicité des corps qui était selon Craig la marque des Grands Maîtres, les Anciens de Hoopa lui ont confirmé que Bigfoot lui aussi pouvait se manifester dans sept corps simultanément. Ceci dit je ne sais pas si j’ai répondu à votre question. Je pense qu’il existe à l’évidence d’autres relations directement spirituelles et communes aux deux peuples. Les différents Maîtres se reconnaissent mutuellement et respectent, à travers leur Tülku ouleurs émanations, le pouvoir divin qui se manifeste à travers eux. Craig m’avait ainsi confirmé que le même lien mystérieux unissait les Hopis aux Elders aborigènes d’Australie. Dès que l’on en vient au monde de la spiritualité la plus élevée, les être singuliers qui la composent rejoignent tout naturellement le principe d’intrication de la mécanique quantique. Leurs vies sont « appariées »… même à distance.

Karmatoo : Difficile de ne pas comparer les mémoires de Craig Carpenter à celles de Black Elk. Vous inscrivez-vous dans la même démarche qu’un John Neihardt ?

Sion Hamou : Difficile à dire.. Je pense que dans le cas du livre sur Black Elk, l’approche était un peu différente. N’oubliez pas que John Neihardt en même temps qu’un chroniqueur dans le sens médiéval du terme était aussi un poète et que l’initiative de rencontrer Black Elk était venue de lui. Il faut donc réinsérer sa propre volonté de sauvegarder la mémoire de cette épopée dans le cadre plus large de son oeuvre poétique et historique. Neihardt était aussi intéressé par la dynamique des rapports conflictuels et humains entre Blancs et Indiens, entre par exemple Custer et Thathanka. Dans le cas du livre sur Craig, la démarche reste peut-être formellement similaire dans le sens d’une certaine volonté de mémorialisation et d’engagement vers la société américaine. Mais d’une part Craig Carpenter s’était toujours défendu d’être un Elder, à l’inverse du Saint Oglala et d’autre part sa propre démarche personnelle était aussi plus “politique” qu’historique. Il souhaitait projeter ces mémoires dans un futur “activiste”. Le prophétisme Hopi n’était pas pour lui une pure réminiscence du passé mais un choix de société bien réel qu’il fallait tenter de re-modéliser à partir du message pragmatique de Maasaw. Une autre différence de taille avec le livre sur Black Elk: Neihardt était un brillant et prolifique auteur, un poète et un éminent et respecté scholar, je ne suis pas un John Neihardt… loin s’en faut. S’il fallait que je contrevienne même brièvement à ma propre règle non écrite, je dirais que je suis un obscur dilettante de l’histoire. Parler depuis l’obscurité étant un contre sens logique, je n’en dirai pas plus. Contrairement aussi à la démarche de Neihardt, je sais aujourd’hui que c’est Craig qui m’avait choisi et pas vraiment l’inverse, comme je le croyais moi-même. Le Gardien des Seuils pourrait aussi être comparé formellement au livre de Richard Erdoes Lame Deer - Seeker of Visions ou à celui de Doug Boyd Rolling Thunder que Craig mentionne d’ailleurs comme les deux rares livres qu’il recommande lui-même pour leur exactitude et le peu d’erreurs qu’il y avait relevées. Craig connaissait bien Lame Deer, Rolling Thunder, Mad Bear et aussi Pete Catches.
Pour en revenir à votre question, je crois que au coeur même de ce rapprochement que vous faites avec le livre Black Elk Speaks, il reste la notion fondamentale du prophétisme indien. Si je peux donner ici une opinion complètement subjective, je dirais que le millénarisme contemporain (Y2K, HIV, 2012, H5N1, H1N1 et autres pestes émergentes..) reste dans sa formulation essentiellement archaïque, non pas parce qu’il réfère à un Armageddon Maya mais parce qu’il postule la même foi séculaire en un avènement concret et réel de la Fin des Temps. Je crois au contraire que le millénarisme aujourd’hui a changé en profondeur sans que les gens le sachent et que par exemple 2012 n’amènera pas plus une actualisation des End Times que l’An Mil au Haut Moyen Age. Je serais presque tenté de dire à la limite que j’aimerais bien que cela se produise réellement pour une fois, mais je pense qu’à l’inverse de cette manifestation concrète ou même spirituelle tant attendue de ces croyances, nous soyons entrés, sans même le savoir, dans l’ère impensé d’un pur plasma religieux, un smog de croyances, une purée idéologique. Ce que je veux dire par là, c’est que pour le public, qui est devenu sujet et objet, cette nouvelle apocalyptique est un simple article culturel parmi un long catalogue de lieux communs modernes, détaché de toute actualisation. On y croit sans y croire. La noosphère intelligente de l’internet qui est devenue virale a crée l’ultra compétitivité des idées et des genres. Trop de choses et trop vite pour s’arrêter ou pour même créditer une croyance parmi d’autre d’une charge autre que fugace et mutationnelle. C’est l’ère des emoticons où l’on indexe un kilobyte/sentiment d’un sourire fugitif et abstrait. Ce qui était différent pour Craig, c’est que le prophétisme Hopi est avant tout plus “complet”, plus volontaire dans sa forme. Je suis allé avec Dan Budnik devant la Pierre de la Prophétie juste à côté d’Oraibi. J’y suis retourné seul par la suite. Le double chemin de l’humanité est bien là tel que Craig me l’avait expliqué en confirmant l’interprétation de Banyacya. C’est à nous de choisir ce chemin plutôt que l’autre. Il ne s’agit pas d’un alignement dans l’écliptique de Xibalba ou d’une vague configuration de la mécanique stellaire qui magiquement nous transférera sans effort de cet état à celui là… Le choix nous appartient. Peut-être c’est le même esprit d’universalisme de Jack Wilson Wovoka qui se retrouve aussi dans le message de Paix Hopi. J’imagine que c’est en quoi nos deux livres peuvent peut-être encore se comparer.

 

Karmatoo

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Karmatoo © Karmapolis - septembre 2009

 

 

 


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