Shabono
Le rêve d'une sorcière

 
 
indienne chamatariDe Carlos Castaneda à Corinne Sombrun, le néo-chamanisme a été jalonné de rencontres magiques, parfois drôles, mais aussi de grandes déceptions comme la trop belle histoire de Marlo Morgan dans le bush australien avec une étrange tribu aborigène (« Message des hommes vrais au monde mutant », Albin Michel) qui s’est avérée n’être finalement qu’une œuvre de fiction. Suite à notre dossier sur Carlos Castaneda, « Le dernier des Naguals », il nous a donc semblé pertinent de continuer à développer certains aspects de la polémique sur l’authenticité  de son oeuvre. De nos jours, il n’est pas si rare de trouver encore des auteurs flatteusement comparés à Castaneda en quatrième de couverture par leur éditeur et cela, malgré les encornures de plus en plus nombreuses qui égratignent ses opus. Son nom est paradoxalement devenu un label d’authenticité spirituelle –et surtout de réussite– en matière de chamanisme. Une ambivalence qui prévalait déjà dans les années soixante-dix auprès des intellectuels et de la presse en général qui n’arrivaient pas vraiment à percer l’énigme du personnage qui, avant toute autre considération, leur paraissait fascinant à tout point de vue : avaient-ils devant eux un anthropologue révolutionnaire, un visionnaire de la contre-culture ou un imposteur génial. Peu importe, car à l’instar d’un Krishnamurti, l’homme était surtout perçu par ses inconditionnels comme un mystique d’un nouveau genre et qui, dans le pire des cas, avait créé une « vérité imaginaire ».
L’originalité de l’enseignement de Castaneda tient à la description « nouvelle » qu’il donne du monde, apparemment en opposition aux religions du Livre ainsi qu’au matérialisme mécaniste, mais aussi aux traditions chamaniques amérindiennes qui n’ont pas grand-chose en commun avec la sorcellerie de son mentor indien, don Juan. Son explication du monde et de ses univers parallèles est séduisante, cohérente. Pour beaucoup d’entre nous elle provoque un appel d’air spirituel et nous invite à un voyage intérieur quasi initiatique et pourtant, l’originalité exotique de sa relation candide avec un indien yaqui cache des archétypes universels qui sont loin de nous être inconnus. Pour prendre en exemple certaines idées originales de Carlos Castaneda, la mer sombre de la conscience évoque Dieu ou encore la conscience intelligente universelle. Le fameux point d’assemblage qui focalise notre perception du monde nous rappelle que nous vivons dans un rêve, une illusion cosmique, la mâyâ des hindouistes. Enfin, l’Aigle dévoreur d’âme qui nous attend en fin de vie, fait penser à l’ogre qui mange ses enfants et surtout au jugement dernier. Emprunts ou authentique travail de terrain auprès d’un des derniers représentant d’une tradition ésotérique plusieurs fois millénaire ? Quelle est la part d’ombre, de lumière, d’authenticité et de mensonge ? Difficile de trancher, tant cette icône du non-conformisme cultivait le goût du secret et s’appliquait à se dissimuler aux regards du public et des medias. Les livres de Castaneda sont mystérieux, excitants, enthousiasmants, magiques et initiatiques pour qui veut se défaire des dogmes religieux et culturels mais peuvent-ils aller au-delà ? Peuvent-ils amener à une libération du corps et de l’esprit que son auteur revendique ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Plutôt que de répondre à la question, il est peut-être plus intéressant de simplement démontrer les méthodes de travail d’une anthropologue, Florinda Donner, qui partagea l’intimité de l’apprenti sorcier et contribua à asseoir sa légende. couverture shabono

Au milieu des années 70, Florinda Donner, alors jeune étudiante en anthropologie à l’UCLA, part observer les techniques de guérisons traditionnelles au Venezuela, à proximité de Valencia. Mais après plusieurs mois d’immersion auprès de trois guérisseurs de la région et de leurs patients, elle constate son incapacité à rassembler ses recherches selon un tout cohérent. Elle décide alors d’accepter l’invitation d’un ami à participer à une partie de chasse dans le haut Orénoque, dans l’espoir secret d’assister à une cérémonie de cure ou de rencontrer un chaman qui pourrait l’aider à sortir sa recherche de l’impasse.
À son arrivée dans une mission catholique sur les rives de l’Orénoque, à l’avant-poste de la civilisation, elle y rencontre une vieille chamane qui lui propose de l’amener à son village au fin fond de la jungle, hors de toute influence occidentale, avec l’aide d’un guide indien, Milagros. Après un périple éprouvant de plusieurs jours dans la forêt vierge, armée d’un jean et d’une paire de basquets, elle rencontre enfin le petit peuple de la chamane : les Iticoteris. Un groupe d’indiens avec lesquels elle vivra complètement isolée de la civilisation, pendant plusieurs mois. C’est du moins la belle histoire que nous raconte Florinda Donner dans son premier livre : « Shabono, Rites et Magie chez les Indiens Iticoteri d’Amazonie », publié en 1982 par Delacorte aux Etats-Unis et par Presses de la Renaissance pour la traduction française.

Aujourd’hui encore, l’émotion suscitée par les photographies de la FUNAI (Fondation Nationale des Indiens), qui vient de découvrir une des dernières tribus isolées de la forêt amazonienne, a été répercutée internationalement par les medias. Shabono, ou l’histoire d’une blanche, américaine et blonde de surcroît, qui partage le quotidien d’un petit groupe d’indiens Yanomamis encore inconnus des autorités vénézuéliennes, a donc évidemment de quoi faire rêver. Une oeuvre hors norme préfacée par Carlos Castaneda : « Pour moi, il n’y a pas de doute : Shabono est un chef-d’œuvre. À mes yeux, ce livre allie l’art, la magie et la science sociale en un équilibre si subtil que je ne saurais affirmer laquelle de ces composantes a le dessus.»
Alors oui, effectivement, le livre de Donner n’est pas mauvais en soi, dans le sens où elle vulgarise la vie des Indiens Yanomamis de façon très intime, un peu comme si elle tenait un journal personnel. Elle développe une histoire qui se lit facilement, pratique une approche ethnographique bien plus participative que les standards scientistes de l’anthropologie occidentale, et aborde les pratiques chamaniques des Iticoteri sans chercher à rationaliser leur spiritualité, bien au contraire. On est donc loin des pratiques sauvages de certains représentants de notre élite scientifique et intellectuelle dénoncées par Patrick Tierney dans « Darkness in Eldorado » : un livre qui démontre que la soif d’exotisme des medias associée à l’opportunisme de certains anthropologues américains et vénézuéliens, pourtant reconnus par la profession, ont littéralement dévasté l’Amazonie.

Problème. Contrairement à certains travaux de références qui font autorité en la matière –comme, par exemple, les expéditions très documentées de Michael J. Harner chez les Jivaros dans les années 50 et 60–, l’ouvrage de Donner ne livre aucune information nouvelle sur les Yanomamis et surtout aucune date, note, photo ni donnée factuelle qui permettrait de valider son travail auprès de cette tribu inconnue. Des manquements mollement justifiés par l’étudiante californienne qui n’arrivera pas à convaincre ni à lever les doutes formulés par une certaine presse sur le sérieux, si pas l’authenticité de son travail. Interrogée par le quotidien floridien, le St. Petersburg Times, elle dira avoir rencontré les Iticotéri en 76 et avoir écrit son livre comme un exercice qui, au départ, n’avait pas vocation à être publié. La responsable de la publicité et des relations presse de la maison Delacorte, Isabel Geffner, défendra son auteur en dénonçant une cabale de l’establishment universitaire, mais refusera de commenter les carences méthodologiques de Florinda Donner.

Les choses se gâtent sérieusement pour Donner en 1983, quand American Anthropologist publie un article de Rebecca B. De Holmes, Scandal or Superb Social Science, qui dévoile les ressemblances troublantes entre « Shabono »et « Yanoama »de l’italien Ettore Biocca. Un livre qui est en fait un recueil de l’autobiographie orale d’Helena Valero, une Brésilienne enlevée en 1937 à l’âge de 12 ans par des Indiens Yanomamis.
«Pour que le livre de Florinda Donner, Shabono, puisse être considéré comme un « admirable travail de science sociale » comme l’affirme Carlos Castaneda, encore faudrait-il démontrer que les données ethnographiques sur lesquelles Donner se base aient été réellement obtenues par elle auprès des Yanomamis. Une tâche difficile, pour ne pas dire impossible », conclura Rebecca De Holmes dans sa critique qui mettra à jour une quinzaine de parallèles entre les deux livres.
Suite à cette polémique incendiaire, les professeurs du comité d’étude de Florinda Donner, qui ont pourtant pour habitude de défendre leurs étudiants, désavoueront la jeune universitaire en décembre 1983: « Pendant tout le temps où elle était sous notre supervision, Donner ne s’est jamais donné la peine d’informer le comité de ses recherches sur les Indiens Yanomamis ou d’une quelconque expédition prolongée chez eux. Nous trouvons pour le moins étrange qu’elle ne nous ait pas parlé de ce voyage excitant et de ses expériences traumatisantes. »

Tout cela ne serait somme toute qu’une banale histoire d’imposture –comme celle de Clifford Irving et sa fausse biographie d’Howard Hughes ou encore celle Misha Defonseca recueillie par les loups– si Florinda Donner n’était aussi l’une des rares étudiantes autoproclamée de don Juan et la disciple de Carlos Castaneda. Le plagiat manifeste de Donner a ceci d’intéressant qu’il démontre la nature ambiguë de l’enseignement de son célèbre mentor. L’anthropologue qui a réinventé les sciences ethnologiques et ouvert la voie au savoir perdu des premiers Américains était aussi un écrivain qui n’hésitait pas à mélanger fiction et réalité, au gré de ses convenances.
L’auteur n’hésitait pas non plus à mentir sur son passé, à réécrire son histoire personnelle car selon don Juan, un homme de connaissance devait se débarrasser de sa forme humaine et disparaître au monde pour devenir libre. Pas très moral, mais après tout, pourquoi pas ! La perte de l’« identité », ou plutôt l’abandon de l’autocontemplation, est effectivement une condition indispensable que l’on retrouve –sous d’autres formes– dans de nombreuses pratiques religieuses. Il est par contre beaucoup plus difficile d’accorder une quelconque valeur spirituelle au plagiat.

Admiré par John Lennon, Frederico Fellini, Jim Morisson, Alessandro Jodorowski ou encore, Francis Ford Coppola, Carlos Castaneda a indubitablement marqué l’inconscient collectif de sa génération et de celles qui suivirent. Si ses livres ont ouvert en grand les portes de l’invisible à nombre de ses lecteurs, il ne faut pas oublier que sur un plan plus personnel, l’étudiant de don Juan était aussi un personnage charismatique qui exerçait une incroyable pression psychologique sur le cercle privilégié de ses intimes fidèles. Parmi eux, Patricia Partin, alias l’éclaireur Bleu (Blue Scout), tenait un rôle très particulier. Fille adoptive et amante de Castaneda, ce dernier l’avait adoptée après l’avoir, selon ses dires, sauvée des griffes des entités inorganiques qui l’avaient piégée dans leur réalité parallèle (Lire Les Portes du Rêve). En 1998, quelques semaines après la mort de son « père », Patricia Partin, Nury Alexander de son vrai nom, sera portée disparue – probablement suicidée. Ses restes seront retrouvés en 2003 à Death Valley en Californie, à proximité du site où sa voiture avait été retrouvée peu de temps après sa disparition. Cinq femmes, dont Florinda Donner, qui faisaient partie du cercle intérieur du Nagual se sont également évanouies dans la nature peu après sa mort et sont toujours portées disparues. Se sont-elles suicidées, ont-elles sauté dans l’infini pour rejoindre Carlito ou voyagent-elles depuis des années comme le suggère officieusement Cleargreen, l’association qui promeut l’enseignement des Passes Magiques de Castaneda ? Mystère et boule de gomme.

La part d’ombre de Carlos Castaneda est manifestement incontournable et jette, si pas le discrédit, un certain doute sur la finalité de l’enseignement de don Juan. Aujourd’hui encore, Cleargreen, dans une attitude qui confine au sectarisme, se refuse à répondre à toute question, de donner la moindre explication sur les controverses qui fusent depuis la mort de l’anthropologue et continue néanmoins à entreprendre des séminaires très lucratifs auprès de ses adeptes.

Karmatoo

Au hasard d’une bouquinerie, nous avons trouvé une publication française de Shabono, maintenant épuisée. Nous vous livrons ici les similitudes frappantes que nous avons relevées entre le récit de l’expédition de Donner chez les Iticotéri et l’histoire d’Helena Valero :

 

Destruction des notes de terrain

Florinda laisse une des guérisseuses détruire ses notes de terrain et le transcript de ses interviews sur les techniques de guérisons appliquées dans la région de Balaventero. Plus tard, son appareil photo sera confisqué par un guide indien et pour finir, son cahier de note sur les Iticoteris sera jeté au feu par des enfants.

Shabono : Saisie par la rage, je lançai un défi à Dona Mercedes : qu’elle brûle mes notes ! Elle accepta volontiers, brûlant page après page à la flamme d’une des bougies qui illuminaient la statue de la Vierge Marie de la salle de cure.

Shabono :  « Et maintenant, permets-moi de prendre une photo de toi, pour que tu voies comment il faut tenir l’appareil. » Non, non. Il intervint promptement, me prenant l’appareil des mains. Sans aucune difficulté, il ouvrit l’arrière du boîtier et en retira le rouleau vierge, l’exposant à la lumière. « C’est à moi, tu me l’avais promis. Il n’y a que moi qui peux prendre des photos avec. »

Les esprits « blancs »

Fuyant les Chamatari qui veulent la tuer, Helena Valero, encore enfant, se cache dans la forêt quand elle rencontre des hommes du groupe des Namoeteri :

Yanaoma (page 121) : Un homme courut vers où j’étais : je les suivais en effet en me cachant justement parmi ces grandes feuilles. L’homme arriva tout près et commença à les prendre, en coupant les tiges avec ses dents. J’étais complètement peinte en rouge et l’homme me vit ; il laissa tomber les feuilles et s’écria, effrayé : « Qui es-tu ? Serais-tu Poré ? » Il pensait que j’étais Poré, cet esprit dont ils ont peur, et il regardait mes longs cheveux.

On retrouve une séquence très similaire dans Shabono où les « Iticoteri » prennent Florinda pour un esprit quand ils la rencontrent pour la première fois. 

Shabono : Plus tard dans la soirée, Milagros m’apprit que Ritimi avait expliqué au groupe qu’elle m’avait trouvée dans la forêt. Elle m’avait d’abord prise pour un esprit, et, effrayée, n’avait pas voulu s’approcher de moi. Mais après m’avoir vue dévorer les bananes, elle avait compris que j’étais un être humain : seuls les humains mangent avec une telle gloutonnerie.

Femmes captives, femmes jalouses

Un mois après avoir été enlevée devant ses parents par les Kohorochiwetari, la petite Helena est capturée avec d’autres femmes par les Karawetari qui ont mené un raid sanglant contre le shabono des Kohorochiwetari. La scène suivante se passe quand les guerriers Karawetari rentrent avec leurs captives dans leur shabono.

Yanaoma (page 32) : Pendant qu’ils entraient parmi les tapiri, les femmes Karawetari vinrent avec colère en criant :  « Vous femmes, Kohorochiwetari, après qu’ils ont tué vos enfants en les battant sur les pierres, vous autres effrontées, vous autres sales, vous autres chiennes, vous venez là, toutes peintes, comme pour une fête ! » Elles disaient un tas de choses, les traitaient de tous les noms. Les femmes Kohorochiwetari ne répondaient pas ; elles allaient où les conduisaient les hommes. Le touchawa dit alors : « Nous n’avons pas amené des femmes Kohorochiwetari pour que vous vous disputiez avec elles. Elles ont eu très faim pendant le voyage ; tâchez de leur donner quelque chose à manger. » Mais les femmes Karawetari continuaient à crier et injurier.
(…) « Vous arrivez bien gaies, bien peintes ! Vous êtes contentes, vous avez trouvé des maris ! Si on avait tué nos enfants, nous serions arrivées en larmes. Vous non ; vous venez le visage peint. Cela vous rend gaies, qu’on ait tué vos enfants ? »

On retrouve un passage quasi identique dans Shabono. La scène se passe après une expédition punitive des Iticoteri qui ont capturé des femmes chez les Mocotetori, un groupe rival qui convoite la « blanche ». La trame est identique : Les épouses des combattants insultent les femmes capturées par leurs maris qui reviennent avec leurs prises dans le shabono. Le chef du village défend les femmes qu’il a enlevées et demande de les nourrir.

Shabono (page 249) : « Peintes à l’onoto – c’est écoeurant ! Hurla la femme d’Arasuwe. A quoi d’autre peut-on s’attendre de la part des Mocotétori ? Vous vous prenez pour des invitées à une fête ? » dévisageant les femmes avec fureur, elle ramassa un bâton.
« Je vais vous battre toutes. Si je m’étais fait prendre, je me serais enfuie ! » cria-t-elle. Les trois Mocotetori se serrèrent les unes contre les autres. « Ou du moins, je serais arrivée en pleurant toutes les larmes de mon corps », siffla la femme d’Arasuwe en tirant les cheveux d’une captive.
Arasuwe s’interposa entre sa femme et les Mocotetori. « Laisse-les tranquilles. Elles ont tant pleuré qu’elles ont mouillé le sentier de leurs larmes ; nous les avons obligées à se taire ; nous n’avions pas envie d’entendre leurs gémissements.» Arasuwe enleva le bâton à sa femme. « Nous leur avons demandé de se peindre le visage et le corps à l’onoto. Ces femmes seront heureuses ici. Elles seront bien traitées ! » il se tourna vers les autres Iticoteri, qui s’étaient rassemblées autour de sa femme. « Donnez-leur quelque chose à manger, elles ont faim comme nous. Nous n’avons pas mangé depuis deux jours. »

Lutte au bâton

Les joutes au bâton, spectaculaires, entre tribus étaient une façon de régler les différends « pacifiquement » et de permettre aux jeunes guerriers de se mesurer entre eux. Shabono reprend presque à l’identique la trame du combat et les termes de la réconciliation

Yanoama (page 170) : Ils doivent se frapper là où ils sont rasés. Ils assènent des coups en tenant le bâton des deux mains. Pendant qu’ils se frappaient, ils se disaient : « Je t’ai fait appeler pour voir si vraiment tu es un homme. Si tu es un homme, nous allons voir si nous devenons amis et si notre colère passe… » L’autre répondait : « Parle-moi comme cela, parle-moi comme cela, frappe-moi, nous redeviendrons amis. »
(…) Après les bâtons, ils prirent les haches ; ils les avaient razziées longtemps auparavant à un groupe de travailleurs du caoutchouc. Le touchawa porta deux coups du côté non tranchant, bien de côté, à celui qu’il avait devant lui ; son frère vint et rendit quatre coups au touchawa à la poitrine mais Fousiwé ne tomba pas. Fousiwé dit alors :  « Mets-toi bien comme il faut », et il lui porta deux coups. Le jeune homme devint pâle et tomba. Les femmes accoururent et le ramassèrent. Un autre frère survint et porta au touchawa, avec la hache, des coups nombreux à la poitrine ; mais le touchawa était fort, il résistait. Il rendit les coups et l’autre aussi tomba. (…).
Alors vint Rachawé, le plus waïtéri, le plus courageux, celui qui m’avait défendue. « A présent c’est à moi », dit-il ; « essaye sur moi ». Cinq jeunes gens étaient déjà tombés sous les coups de Fousiwé. Le touchawa le frappa de sa hache d’un côté puis de l’autre, mais Rachawé ne tomba pas. Rachawé, lui, avait vraiment de la force. Alors il rendit le coup. Ils se frappent et augmentent les coups jusqu’à ce qu’un des deux tombe. Je me tenais d’un côté, regardant avec l’autre épouse. A la fin Fousiwé s’assit et vomit du sang vif par la bouche.
Quand tous eurent fini de se battre, ils se trouvèrent amis et dirent : « Nous vous avons beaucoup battus et vous nous avez beaucoup battus. Notre sang est sorti, nous avons fait sortir votre sang. Je ne suis plus fâché, votre colère est passée. S’il y a quelqu’un qui meurt, la chose est différente. »

Shabono (page 100 ) « Frappe-moi sur la tête ! exigeait l’invité exaspéré. Frappe-moi, si tu es un homme. Voyons si nous pouvons de nouveau rire ensemble. Voyons si ma colère passe. Nous sommes tous les deux en colère, s’écria Etewa avec une vigueur insolente, en maniant le lourd nabrushi. Nous devons apaiser notre rage »  Puis sans plus de discours, il assena un coup violent sur la tonsure de l’homme.
Le sang jaillit de la blessure et de répandit lentement sur le visage de l’homme, le couvrant d’un affreux masque rouge. Ses jambes flageolèrent et faillirent céder sous lui. Mais il ne tomba pas. (…) Un spectateur vida une calebasse d’eau sur l’invité effondré. Lui tira les oreilles et essuya le sang qui couvrait son visage. Puis, l’aidant à se relever, il lui tendit son gourdin et l’engagea à frapper Etewa à nouveau sur la tête. Hébété, l’homme parvint à peine à lever le lourd bâton ; au lieu de l’assener sur le crâne d’Etewa, il le frappa en pleine poitrine. Etewa tomba à genoux ; du sang lui jaillit de la bouche, dégoulina sur ses lèvres, son menton, sa gorge, ruissela le long de sa poitrine et de ses cuisses ; la terre absorba le flot rouge. « Comme tu frappes bien, dit Etewa d’une voix étranglée. Notre sang à coulé. Nous ne sommes plus troublés. Nous avons calmé notre colère. »

L’apprenti Sorcier

L’initiation aux pratiques chamaniques se fait par l’ingestion d’un psychotrope, en occurrence l’épéna, plusieurs jours durant. Les chamans Yanomamis utilisent cette diète pour s’attirer les faveurs et les pouvoirs des hekuras : les esprits auxiliaires de la forêt. Florinda Donner raconte une scène d’initiation qui, là encore, est étrangement similaire au récit d’Helena Valero.

Yanoama : Quand l’apprenti sorcier était tellement ivre d’épéna qu’il ne pouvait même plus se tenir debout, un homme se mettait debout derrière lui et le soutenait, tandis que celui qui enseignait allait en avant et en arrière en chantant afin que le jeune homme fît de même. Il devait répéter les chants que le maître enseignait. Il répétait le premier, le deuxième chant ; puis le vieillard s’éloignait en disant : « chante plus fort ; je n’entends rien ; plus fort ! ».

Shabono : Xorowe était si faible qu’un homme devait le soutenir pour que Puriwariwe puisse danser autour de lui. « Chante plus fort, Xorowe, le pressait le vieil homme. Chante aussi fort que les oiseaux, aussi fort que les jaguars. »

Yanoama : Un soir, j’entendis que le jeune homme chantait tout seul : « Père, voici que les Hékoura arrivent ; ils sont nombreux. Ils arrivent vers moi en dansant, Père. Maintenant oui, maintenant moi aussi, je serai Hékoura ! À partir d’aujourd’hui, qu’aucune femme n’approche plus de mon tapiri ! »

Shabono : Trois nuits après, les cris joyeux de Xorowe retentirent dans tout le shabono : « Père, Père, les hekuras approchent. Je les entends ; ils bourdonnent, ils vrombissent. Ils dansent vers moi. Ils ouvrent ma poitrine, ma tête. Ils me passent par les doigts, les pieds. » Xorowe sortit de la hutte en courant. S’accroupissant devant le vieillard, il cria : « Père, Père, aide-moi, car ils passent par mes yeux et mon nez. »  Puriwariwe aida Xorowe à se relever. Ils se mirent à danser dans la clairière, leurs ombres frêles et émaciées s’allongeant sur le sol éclairé par la lune. Des heures plus tard, un hurlement de désespoir, la plainte d’un enfant épouvanté, transperça l’aube. « Père, Père, dorénavant, ne laisse aucune femme s’approcher de ma hutte. »

L’épéna : Braver l’interdit

Florinda, tout comme Helena, passe outre l’interdit de l’épéna imposé aux femmes.

Yaomana (page 173) : Un jour, les hommes étaient allés à la chasse ; la fille du touchawa me dit : « Je veux préparer l’épéna de mon père. » Il est interdit aux femmes et aux enfants de toucher à ces tubes de bambou ou à ces couia à ouverture étroite où les hommes gardent leur épéna. La femme ne peut y toucher que lorsque son mari lui dit : « Va me prendre ma couia. » Elle fit chauffer le chaudron, frotta, filtra et dit : « inhalons pour savoir quelle en est l’odeur. » Nous aspirâmes par le nez, fortement, cette petite poudre qui monte droit à la tête. Pour ceux qui ne sont pas habitués, cela brûle comme un petit piment. J’en inhalai, il me semble quatre fois ; puis je m’assis. Je me sentais mal, étourdie ; quand je me levai, mes pieds marchaient mal.
(…) Nous descendîmes ensuite à l’igarapé pour nous baigner ; je ne rentrai pas dans l’eau, j’étais trop étourdie. Je comprenais ce qu’on disait, mais je sentais que si j’en avais repris, je n’aurais plus rien compris. (…) Elle me demandait :  « Tu te sens encore étourdie ? » – « A présent moins, mais j’ai mal à la tête », répondis-je. Je n’essayai que cette fois-là ; c’était de l’épéna d’écorce d’arbres et pas celui de graines, qui est plus fort.

Shabono (page 171) : On m’avait dit que les femmes ne devaient se mêler d’aucun aspect du rite de l’epena. Elles n’étaient pas censées le préparer, et elles n’avaient pas le droit de priser la poudre hallucinogène. Il était même incorrect pour une femme de toucher le tube de roseau par lequel on soufflait la poudre, sauf dans le cas où un homme lui demandait d’aller le chercher pour lui.
Un matin, à ma vive stupéfaction, je vis Ritimi penchée sur le foyer, examinant attentivement les graines d’epena rouge sombre qui séchaient sur les braises. (…)
Ritimi transféra la masse pâteuse sur un tesson chauffé au feu et leva les yeux vers moi, visiblement ravie de mon ahurissement. « Ohoo, l’epena vas être fort », dit-elle, à nouveau penchée sur le mélange hallucinogène qui chauffait sur le fragment de poterie en émettant des explosions sonores. (…)
« pourquoi prépares-tu de la poudre ?
– Etewa sait que je prépare bien l’epena, répondit-elle fièrement. Il aime qu’il y en ait de prêt quand il revient de la chasse. » (…)
Nous longeâmes la rive, nous éloignant de l’endroit où les Iticotéri venaient habituellement se baigner ou puiser de l’eau. Je m’accroupis devant Ritimi, qui introduisit soigneusement une petite quantité d’epena à une extrémité du tuyau. (…) J’avais l’impression de saigner, mais Ritimi m’assura que ce n’était que du mucus et de la salive qui me coulaient du nez et de la bouche sans que je pusse les contrôler. J’essayai de m’essuyer, mais j’étais incapable de soulever ma main, tant elle était lourde.
« Pourquoi n’en profites-tu pas, au lieu de t’inquiéter d’un peu de morve qui te coule dans le nombril ? » Ritimi souriait de mes efforts maladroits. Tout à l’heure je te laverai dans la rivière.
« De quoi est-ce que j’en profiterais ? » une sueur abondante se mit à couler de tous mes pores. J’avais la nausée ; mes membres étaient étrangement lourds ; je voyais partout des points lumineux rouges et jaunes. (…)
« Que se passe-t-il ? » demandai-je. La fin de ma question se perdit dans le silence : suivant son regard, j’avais découvert Etewa et Iramamowe, debout devant nous.
« Pourquoi prends-tu de l’epena ? » la voix d’Etewa était sévère mais ses yeux pétillaient de gaieté.
« Il fallait qu’on voie si Ritimi avait bien préparé la poudre », marmonnai-je. Elle n’est pas assez forte. Pas encore vu un Hekura.
« Elle est forte », répliqua Etewa. Posant ses mains sur mes épaules, il me fit m’accroupir devant lui. « L’epena fait avec des graines est plus fort que celui qu’on prépare avec l’écorce. » Il remplit le tuyau de poudre. « Ritimi n’a pas un souffle très fort. » Un sourire diabolique lui plissa le visage ; il posa le tube contre ma narine et souffla.

 

 

Sources :
Sorcerer's Apprentice: My Life with Carlos Castaneda - Amy Wallace
Frog Books (August 12, 2003)

Scandal or Superb Social Science - Rebecca B. De Holmes - American Anthropologist,
New Series, Vol. 85, No. 3 (Sep., 1983), pp. 664-667

Shabono - Florinda Donner - Presses de la Renaissance - 1982

Yanaoma - Ettore Biocca - Plon - 1968

Au nom de la civilisation - Patrick Tierney - Éditions Grasset &  Fasquelle - 2002


 

Karmatoo © Karmapolis - Juin 2008
(mise à jour : 26 juin 08)

 


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