Sion Hamou
Voyage en terre indienne
(première partie)

Canyon de Chelly

"White House". Village pueblo dans le Canyon de Chelly - 1872
(Timothy O'Sullivan/Library of Congress)

 

Les passages qui suivent commencent exactement le lendemain de ma première rencontre avec Craig Carpenter et se déroulent sur plusieurs années, à peu près entre la fin Mai 1992 et Mai 1996, dernière fois ou je devais revoir le Maestro vivant. Ces notes ne tiennent pas compte de mes nombreuses visites à Craig Carpenter à Hopi et dans le nord de la Californie et qui se trouvent déjà largement consignées dans le livre « Le Gardien des Seuils ».

Hopi, Arizona, 25 mai 1992
Chez Manuel, le matin du second jour de ma visite à Hopi, Craig Carpenter, qui s’agitait et faisait du bruit en roulant son sac de couchage dans l’atelier ou nous avions dormi, m’avait réveillé, beaucoup trop tôt à mon goût. Ne parvenant pas à me rendormir, je m’étais levé à mon tour et un peu par curiosité j’étais allé jusqu’au bord de la Mesa dans le vague espoir de voir ce que faisait Craig. Le soleil était déjà levé depuis à peine quelques minutes et il m’apparut à l’horizon, aveuglant, curieusement très jaune, très lumineux. Quelques jours plus tard, à Tucson, le lendemain de mon retour de Hopi, lorsque mes “visions” avaient commencé, cette même image s’était peu à peu transformée dans mon souvenir en un soleil rouge énorme et boursoufflé, très bas sur l’horizon, dans un ciel de cendres…

 

walpi

Walpi Pueblo, New Mexico - ca 1875 - © PALACE OF THE GOVERNORS

 

Ce second séjour fut une déception, et particulièrement pour Dan. Après avoir vagabondés de mesa en mesa et de réunions en réunions, nous avions finalement résolu de retourner à Tucson et d’abandonner pour l’instant la partie. Dan Budnik qui avait travaillé pendant plus de trente ans avec les Hopis, avait vainement tenté d’intéresser les Anciens à l’aider à rédiger le texte d’une lettre qu’il voulait adresser au Heard Museum pour exiger la restitution d’objets sacrés, illégalement acquis par le Curateur du Musée. Quelques années auparavant, Dan avait ainsi réussi à récupérer de façon inespérée un masque d’une énorme importance pour le cérémonialisme Hopi et qui avait été volé et vendu à l’un des Traders blancs de Santa Fe, puis par d’invraisemblables cheminements acquis tout aussi illégalement par le Musée de New York. Dan avait remonté patiemment la filière puis dénoncé publiquement l’acquisition du Musée et enfin obtenu après d’interminables démarches la restitution publique du masque à une délégation Hopi spécialement mandatée par les Anciens. Dan pensait utiliser ce premier succès pour tenter d’accélérer de nouvelles procédures de restitution d’objets sacrés toujours détenus par les divers musées du South West.

Montezuma Well, Arizona, 27 Mai 1992,
Avant de rentrer à Tucson, j’avais décidé, sur une impulsion, de m’arrêter pour visiter Montezuma Well au sud de Flagstaff. La couche sédimentaire profonde de la colline originelle avait été érodée par le ruissellement d’une rivière souterraine et le sommet de la colline primitive s’était effondré, probablement au quaternaire, en laissant un cratère parfaitement circulaire avec en son fond un lac à l’étiage constant et aux eaux chaudes et sulfureuses. L’endroit était resté inchangé depuis des millénaires. Les Indiens Sinaguas avaient construit dans les falaises intérieures quelques habitations typiques de la période Pueblo qui font penser, en moins imposantes, aux ruines Anasazi du Canyon de Chelly. De l’autre côté du lac, à l’endroit où le trop plein des eaux ressortait des rochers, je suivis sur une centaine de mètres un petit canal étroit qui longeait la falaise. Le canal à cet endroit passait sous un ressaut rocheux qui m’arrivait à peu près à hauteur d’épaule. Quelque chose d’invisible força mon attention et m’obligea à fixer longuement un point de l’espace sur cet entablement rocheux avec juste au dessus une petite crevasse qui s’ouvrait dans la falaise en arrière. J’éprouvais à cette contemplation sans objet un sentiment mêlé de crainte et de malaise. Finalement je retournai à ma voiture. Pendant tout le temps qu’avait duré la visite, j’avais noté que j’avais beaucoup de mal à respirer et que je me sentais oppressé et me déplaçais avec difficulté, avec l’impression d’être devenu brusquement très vieux et très fatigué. Je me sentais inexplicablement drainé. Nous sommes rentrés cette nuit là directement à Tucson, après cette seconde visite à Hopi.

 

ruines d'un pueble Anasazi de Montezuma Well

Ruines Sinaguas à Montezuma Well - Arizona

 

Le soir, dans notre ancienne maison sur Camilla Street, je fus pris de frissons bizarres, mes yeux se mirent à larmoyer un peu, puis sans transition, alors que je me croyais malade, je me retrouvai, de nuit, dans l’arrière cour de notre ami Hopi Manuel que nous venions de quitter le matin même. A la hauteur de mes yeux, en plan rapproché, un objet curieux m’apparut, visiblement fait de bois brun patiné, avec sur toute sa surface les traces encore visibles d’un travail grossier comme celui qu’aurait laissé une machette ou un ciseau à bois. L’objet avait la forme générale d’un cigare épais et faisait un peu plus d’un mètre de long pour un diamètre d’environ cinquante centimètres en son milieu. La totalité de l’objet m’apparut de très près comme coulissant lentement hors d’un étui ou d’un fourreau de tissu plus clair, ajusté et à peine suffisant pour le contenir exactement. L’objet semblait glisser lentement hors de ce fourreau, un peu comme un missile hors de son silo. L’objet avait été enterré à un mètre de profondeur, selon une orientation nord-sud et un angle de 35 degrés par rapport à l’horizontale. Les images que j’en avais étaient curieusement chevauchées comme si je pouvais le voir à la fois sous terre et en même temps en train de sortir de sa gangue, ouvert et fermé, et ainsi de suite. La vision était presque de nature “fractale”, un peu comme si la somme des stimuli sensoriels m’était donnée simultanément et que chaque image à la fois mutuellement inclusive de toutes les autres restait cependant parfaitement détachée. Lorsque l’objet se trouvait sous terre, une sorte de champ de forces semblait irradier de l’extrémité supérieure et remontait à la surface, un peu comme une fuite d’eau inversée qui laisserait au niveau du sol une trace sombre, longue de plusieurs mètres, allant en s’amenuisant vers le sud jusqu’à disparaître en filets irréguliers. L’objet tout entier affectait la forme d’une double coque oblongue qui s’ouvrait longitudinalement en deux cosses égales, un peu comme une noix d’arachide ou un sarcophage, et semblait contenir des objets… sacrés peut-être, ou des « paquets magiques » dont la raison d’être m’échappait complètement. Si je devais tenter de formuler l’une des impressions que j’avais eue alors et qui avait suivi cette « vision », c’était d’après moi qu’il s’agissait peut-être d’un élément isolé d’une sorte de “grille énergétique” rectangulaire, très ancienne et très étendue, composée de plusieurs objets identiques, eux aussi enterrés il y a des millénaires à des centaines de kilomètres les uns des autres et couvrant un territoire à peu près équivalent à l’Etat de l’Arizona, simplement un peu plus décalé vers l’est et le nord. Tous les “objets” étant alors situés de façon à maintenir un équilibre vibratoire particulier ou peut-être d’assurer l’intégrité cardinale de frontières territoriales sacrées. Je ne pouvais pas le dire.

J’éprouve cependant, en donnant cette interprétation, la même méfiance vis à vis de ma volonté d’injecter une signification confortable pour ma pensée, que celle que j’ai commencé à cultiver depuis le début de mes voyages. Le fait que ces objets soient en bois, qu’ils ne devraient pas avoir survécu à l’action millénaire des éléments, ou que leur existence elle-même contredise tout ce que je crois savoir des civilisations indiennes, n’ajoute rien à cette problématique du sens. Ma volonté de rationaliser les éléments de ce que je pourrais qualifier de “crypto cultures” reste cependant intacte. Je cherche encore à faire cadrer les éléments de ces visions à des grilles de lectures, signifiantes pour moi, mais que je juge pourtant totalement incompatibles. Bien que mal à l’aise avec des expressions comme “visions”, “champ énergétique”, “équilibre vibratoire”… je continue de les utiliser bien qu’elles manifestent leurs appartenances à des champs lexicaux contradictoires. La science et sa syntaxe ont coloré profondément l’expérience humaine. Peut-être dans une mesure plus subtile, la science ne s’énonce-t-elle finalement jamais qu’en termes métaphysiques. Pour des raisons qui m’apparaissent toutes aussi évidentes aujourd’hui, je ne dirai pas où sont enterrés ces objets et c’est à dessein que je ne fournis ni les noms réels, ni les lieux dits.

Tucson, Arizona, 28 Mai 1992
Dans les jours qui suivirent mon retour, ces “visions” se succédèrent, toujours annoncées par les mêmes frissons avant-coureurs. Dans l’une d’elles, et qui m’avait plus particulièrement frappé, je pouvais voir l’ère qui servait ordinairement de parking devant la maison de notre ami Hopi Manuel et qui était délimitée d’un côté par son atelier, de l’autre par la façade de la maison et au sud par le petit enclos de pierre du jardin. L’est au contraire était largement ouvert et donnait directement sur le bord de la Mesa. C’était la nuit à nouveau et je me trouvais en train de marcher venant de l’angle sud-ouest de la cour, longeant la maison. J’étais entièrement vêtu de blanc et de chaque côté de moi, il y avait deux Kachinas très minces, très grandes, portant chacune un masque de bois à trois pointes. Leurs corps minces étaient étroitement revêtus d’un linceul de drap blanc vrillé et serré comme si elles n’avaient ni bras, ni jambes. Elles semblaient flotter à quelque distance du sol, légèrement en retrait par rapport à moi et m’accompagnaient symétriquement comme deux ombres jumelles. Le sentiment, à cause du blanc de mes vêtements et de celui des Kachinas, était très mystérieux, très fantomatique. Cette même nuit, je me retrouvai sans transition devant un indien très grand, imposant, dont le visage était totalement noir, mais d’un noir étrange comme passé au charbon, et qui me regardait en souriant. Il me semblait qu’il posait familièrement ses mains sur mes épaules et qu’il se penchait vers moi en me disant quelque chose que je ne pouvais pas entendre. Je voyais ses lèvres se mouvoir mais je n’entendais rien. Il tournait le dos à l’atelier de Manuel où nous avions passé la nuit et faisait face au sud. Je me tenais devant lui, tourné vers le nord-est, légèrement de trois quarts. J’avais le sentiment qu’il m’aimait profondément et qu’il se montrait très amical envers moi. J’éprouvais moi aussi un intense sentiment de fraternité envers lui. Il se tenait à peu près à l’endroit où était encore garée la voiture de Dan. Derrière moi la cour qui un moment encore était plongée dans l’obscurité s’était brusquement remplie d’Indiens habillés de vêtements anciens, un peu comme ceux que portaient les Mescaleros de Geronimo sur les vieilles photos de Curtis, avec leurs bandeaux blancs torsadés autour du front et leurs jambières. Certains étaient assis, d’autres debout et s’appuyaient soit sur des lances soit sur des fusils curieusement longs. Ils semblaient être là pour écouter ce que le Grand Homme Noir avait à me dire. Pendant qu’il me parlait, derrière lui, à contre jour, le ciel dans la direction nord-est s’était obscurci d’immenses traînées charbonneuses, un peu comme celles qu’il portait lui-même sur le visage... Est-ce que ces « visions » comme je continuais de les appeler étaient liées à mon « intention » du moment dans le sens que lui donne encore Carlos Castaneda ou à une irruption dans un « territoire » particulier dans lequel je m’étais engagé sans le savoir ? Je crois plutôt aujourd’hui qu’il s’agissait d’une forme simple de réminiscence. J’ai «vu» de mes yeux ces évènements… réellement. Je peux le dire aujourd’hui avec la certitude que l’on entretient à propos de nos propres souvenirs d’enfance. Cette même diffusion instable des images, comme brouillées, altérées. Ces mêmes inconséquences chronologiques et en même temps la réalité palpable de tous ces passés enfuis. L’aspect « visionnaire » de cette réminiscence est, d’après moi, directement lié à l’oubli mécanique de la conscience. Rien de ce que ma raison ne peut ni justifier ni comprendre ne peut subsister dans mon expérience du réel. Je n’ai donc pas pu voir ces choses là. Elles défient trop mes causalités usuelles. Celui qui perçoit cependant ces visions rétablit d’une certaine manière sa sanité en restaurant une réalité oubliée. C’est un stratagème de l’esprit, un deal que nous passons avec l’insondable. Je crois aussi que la fonction visionnaire est comme ces fameuses régressions hypnotiques qui permettent aux gens de se remémorer leurs abductions ou leurs vies antérieures. Le « voyant » induit de lui-même une très légère transe méditative, une approche liminaire, hypnagogique. Mais ses visions sont des souvenirs, ses visions sont une remémoration vraie. C’est pourquoi les plantes psychotropiques, l’Ayahuasca, le Peyotl, ne sont pas des miroirs du moi intérieur. Les visions qu’elles suscitent sont réelles. Pour aussi étranges ou terrifiantes qu’elles puissent paraitre, elles sont vraies.

 

James Stevens (interpreter), Forgetting, Josh Jingling, Long, Net The Waites - San Carlos Apache - 1898

Apaches et leur interprète - Réserve de San Carlos - 1898


C’était donc avec cette même vision de l’Indien noir que le souvenir à posteriori de cet entablement rocheux de Montezuma Well dont je parlais un peu plus haut m’était revenu à l’esprit. Cette fois je pouvais voir sur le rocher qui avait, la veille, retenu inexplicablement mon attention, un homme assez jeune, très brun, élancé, vêtu seulement d’une sorte de pagne torsadé. Debout les bras croisés, il semblait me regarder en faisant face à ce que je crois être l’est. Sa peau était très brune, presque noire, il était très beau, très majestueux avec ses cheveux mi- longs et sa posture hautaine.

Réaction de Dan
Le lendemain alors que je travaillais encore dans mon bureau, je me suis souvenu d’une brève visite que j’avais faite en compagnie de mon ami photographe Dan Budnik aux « rochers des inscriptions » près de Moenkopi, et qui ont été profanées il y a quelques années à la bombe aérosol par des gangs de Los Angeles. Certaines des pierres avaient été brisées au ciseau à froid ou à la tronçonneuse et sans doute revendues à des collectionneurs. Tout à fait en haut de l’agrégat rocheux se trouvait un pétroglyphe de Massaw. Dan et moi étions montés pour le photographier. Un peu en dessous de la représentation stylisée de Massaw se trouvait sur le même rocher le profil d’un coyote strié de marques profondes comme raturé par un vandale. Massaw lui aussi était rayé en partie de marques un peu plus superficielles. Dan m’expliqua qu’il s’agissait en réalité de mutilations rituelles très anciennes faites probablement par les Navajos pour dénier la puissance du pouvoir Hopi et réfuter leur titre de propriété sur ces terres. Dan prit la photo et redescendit aussitôt pendant que je m’attardais un peu plus longuement auprès du pétroglyphe du Dieu raturé. Poussé par une révérence inattendue, je posais spontanément mes deux mains aux pieds de Massaw, puis après un bref moment de recueillement je me détournais pour rejoindre Dan. La vision que j’eus le jour suivant dans mon bureau de Tucson était celle de cette même pierre très ronde et noire qui se mit à onduler doucement comme si sa surface se ridait, comme une eau sombre et qui laisserait lentement apparaître, en bas relief, le visage d’un homme portant une sorte de capuche qui lui recouvrait en partie les yeux. Massaw, car c’était lui, semblait mécontent et à plusieurs reprises, je l’entendis distinctement murmurer avec colère le mot “photographer” en anglais. La vision était trouble avec des tonalités gris vert très foncées. En contre bas, derrière le rocher ou Dan m’avait montré la signature de John Lansa, exactement à l’arrière du rocher, se tenait à présent un homme assez mince, à la peau noire et portant une coiffe de buffalo, hérissée de courtes plumes et des sortes de mèches avec deux cornes épaisses, courtes et arrondies, sur les cotés. (Secrète position) L’image m’était apparue lorsque j’avais évoqué la seconde apparition de Massaw en bas relief sur le rocher un peu plus haut. J’avais à nouveau éprouvé le même frisson caractéristique et mes yeux étaient humides. Ce même soir, « j’aperçus » un vieil Indien enveloppé d’une couverture, les cheveux blancs, clairsemés et dont le visage m’était vaguement familier. Il me faisait penser à Little Dan que j’avais rencontré à Oraibi. Une voix intérieure me disait que les traditions indiennes étaient très anciennes et complexes et qu’énormément de pouvoirs rapportés par les clans à Oraibi, après leur retour des quatre grandes migrations sacrées, avaient fini par créer une accumulation critique sur des millénaires et faisaient de Hopi un lieu radicalement diffèrent. Hopi est une singularité magique sursaturée. Il semblait que bien qu’assiégé de partout et en proie à toutes les tentations du monde moderne, malgré l’alcoolisme, la drogue, la désaffection des jeunes, un noyau très puissant avait maintenu à travers un cérémonialisme complexe la force nécessaire pour conserver le monde en équilibre et ceci malgré l’attaque concertée des Powakas, des sorciers noirs, et de la civilisation américaine en général. A ce sujet, et comme pour illustrer cette guerre immémoriale entre des forces incompréhensibles, j’avais “vu” une scène curieuse qui m’était apparue pendant cette même longue semaine visionnaire et dans laquelle un homme penché était en train, soit d’étrangler, soit d’agir violemment à un niveau magique sur le corps immobile d’un autre homme assis en tailleur. Deux Indiens observaient la scène de part et d’autre, un air de profond dégoût sur leur visage mais s’efforçaient cependant d’assister jusqu’à la fin à ce qui m’apparaissait être un assassinat. Une bouteille d’alcool avait roulé à la gauche de l’homme assis. Toute la scène se découpait sans arrière fond, un peu comme sur une sorte d’écran, un espace théâtral vide, comme si le cadrage de la vision me restituait un plan plus large vide et inutile sur la droite. Après en avoir longuement parlé ce jour là avec Dan, il m’avait affirmé qu’il devait certainement s’agir de l’assassinat de  Jacob J. Quelque chose dans la vision me disait que l’assassin lui-même était un Indien d’une autre tribu (peut-être un Navajo) mais que les deux témoins, eux, étaient bien Hopis. Selon Dan, il s’agissait encore là d’une des très nombreuses péripéties dans la lutte millénaire entre les deux camps. Il m’apprit par la même occasion que Jacob J., qui était traditionnellement du clan de l’Ours, comme tous les chefs d’Oraibi, était supposé devenir le prochain Kikmongwi. La police tribale avait dit qu’il était mort des suites d’un coma éthylique. Probablement pas, mais c’était maintenant une affaire classée comme tant d’autres morts inexpliquées sur la réserve.

Tucson, Arizona, Juin 1992
Pendant les jours qui suivirent ce voyage à Hopi, les visions se poursuivirent systématiquement. J’avais aussi le sentiment diffus que ces mêmes visions semblaient suivre une séquence stochastique complexe liée à mes visites mais en même temps très clairement différées dans le temps, un écho temporel retard en somme. Le fait aussi que toutes les visions relevaient spécifiquement du stock Hopi et pas du tout de la tradition Navajo par exemple, et qu’elles semblaient en même temps suivre les grandes lignes de la mythologie Hopi seulement me surprenait. En effet pourquoi mes connaissances anthropologiques d’autres cultures indiennes voisines n’apparaissaient-elles pas en substrat ? Pourquoi ma culture personnelle ne venait-elle pas contaminer mes visions ? Pourquoi justement les Dieux Hopis et pas le panthéon Nahua? Etait-ce « l’impensé » du territoire ? Les lieux sacrés sont-ils, indépendamment de l’observateur, chargés de leur propre mythologie historique locale, une gestalt du lieu ? Encore plus curieux, certains détails que j’ignorais totalement, tels la forme des Kivas ou le visage noir de Massaw, m’ont été confirmés par Dan et plus tard par Dale (Hovanaya), lui aussi du Clan de l’Ours et lui aussi l’un des possibles Kikmongwi d’Oraibi. Dale était venu avec Dan nous voir à Tucson dans notre nouvelle maison sur Coronado Street. Nous avions passé, Dale et moi, une partie de cette matinée de Juillet dans la piscine à barboter et à discuter et lorsque je lui avais parlé avec quelques appréhensions de mes visions du « Grand Homme noir », Dale avec nonchalance m’avait dit : « Yep ! Tu l’as vu. C’est Massaw. Je l’ai vu aussi descendre l’échelle de la Kiva pendant une cérémonie d’initiation et il est venu me parler ». Je ne peux pas rapporter ici la suite de notre conversation. Dans l’une de mes dernières visions, je me retrouvais debout contre le mur d’une kiva très grande, parfaitement circulaire et assez basse de plafond. Il y avait quelque chose au centre, soit un pilier, soit une échelle et une pierre ronde à la base du pilier, d’une couleur foncée plutôt rougeâtre. Tout le long du mur se tenaient des Indiens, eux-aussi vêtus à l’ancienne. Ils semblaient me parler, mais sans mots, et m’annoncer quelque chose que je ne parvenais pas à comprendre. Lorsque quelques jours plus tard, je rapportais cette vision à Dan, il m’apprit que les kivas circulaires n’étaient plus en usage depuis plus de mille ans. Depuis cette époque, toutes les Kivas étaient rectangulaires sans que Dan ni personne n’ait pu me dire pourquoi. En 2003, pendant un voyage au Nouveau Mexique, j’avais même cru reconnaitre à Chaco Canyon les ruines de la grande Kiva ronde de ma vision. Cette même nuit, « j’aperçus », mais  sans indication de lieu, un groupe d’Indiens assez âgés et dont le visage la aussi était uniformément noir. Il me semblait qu’ils représentaient des powakas, des sorciers noirs. Chez eux, la couleur noire n’avait plus du tout, comme dans le cas de Massaw, une signification positive. Il s’agissait d’un groupe de personnes vivantes ou mortes (distinction qui m’apparaissait immatérielle) et qui travaillaient dans l’ombre contre tout ce que représentait Hopi. J’avais encore une fois ce sentiment que des traditions très anciennes étaient en conflit, à travers une sorte de guerre sempiternelle qui durait depuis Tokpéla, depuis le « Premier Monde » et que cette distinction entre Hopi et Ka Hopi était la formulation abrégée  d’une eschatologie des fins en soi, la double humanité, la lutte des Fils de la lumière contre les Fils des ténèbres, etc., etc. Toutes les variantes de l’éthique et de la morale mais dans leur translation mésoaméricaine.

Après cette longue série de visions qui avaient duré un peu plus d’une semaine, je ne retournai plus à Hopi pendant des années.

Tucson, Arizona, 17 Juin 1992
Un mois s’était écoulé depuis mon retour de Hopi. Le semestre de printemps s’était achevé sur le Campus de l’Université par une série de manifestations pour protester contre la construction d’un observatoire sur le Mont Graham, observatoire absurdement financé par… le Vatican. L’Eglise voulait, parait-il, savoir si une vie extraterrestre existait et si ces gens avaient entendu parler d’un certain Jésus. Bizarrement, en dépit de l’apparente absurdité du projet, le télescope allait être en partie financé par l’Université d’Arizona. Malgré les protestations des groupes de défense, rien n’avait fait reculer la date de la mise en chantier de l’observatoire, ni les objections des écologistes qui luttaient pour maintenir intact le seul habitat connu au monde d’une espèce d’écureuils rouges en voie de disparition, ni les objections des Indiens qui non seulement vénéraient la montagne comme un lieu sacré mais faisaient remarquer avec colère que les travaux entrepris sans aucune sorte de consultation préalable avaient consisté de but en blanc à raser au sommet de la montagne un tabernacle indien particulièrement ancien et sacré. C’était, avait dit l’un des porte-paroles indien, comme si nous étions allés Place Saint Pierre de Rome pour utiliser les pierres de la cathédrale comme une carrière à ciel ouvert. Les autorités sous la pression des groupes de défense avaient autorisé, mais de manière très limitée, une visite du site. Nous étions allés ce jour là avec Dan qui voulait photographier l’étendue des ravages. Mais les seuls autorisés à pénétrer finalement dans l’enceinte du chantier furent les représentants indiens et encore à condition d’accepter d’être transportés sur les lieux par le bus prison du Comté. L’endroit où la première confrontation avait eu lieu montrait les traces d’une intense dévastation. La forêt avait été rasée au bulldozer pour ouvrir plus largement la route aux machines. Le méplat boueux ou nous avions été arrêtés par un cordon de sécurité grouillait de policiers et de rangers. Plusieurs équipes de télévision étaient déjà là et interviewaient les deux vedettes de cinéma qui étaient venus pour apporter leur soutien. Au retour du bus prison, la plupart de ceux qui étaient allés sur le site étaient revenus en larmes et une vieille femme indienne devant les caméras des chaines locales avait juré qu’il fallait dorénavant boycotter le pape s’il venait jamais aux Etats-Unis. C’était au milieu de cette foule que j’avais rencontré Manuel. Quelque chose dans son attitude et sa manière de parler m’avait tout de suite déplu. C’était un de ces jeunes activistes de la Raza, extrêmement volubile et toujours en train de s’agiter fébrilement. En remontant dans la vieille Scout de Dan, j’avais commencé à lui dire: “tu sais Dan, je n’aime pas beaucoup ce ...” et avant que je ne finisse ma phrase, une plume jaune de perroquet qui était fichée dans le pare-soleil de Dan s’était décrochée et m’avait littéralement coupé la parole en rasant mes lèvres, comme pour m’enjoindre de me taire. Dan était radieux. “Tu vois, tu allais dire du mal de ce gars, mais un oiseau du sud t’a arrêté. Manuel aussi est du sud, vas le voir et parle-lui, c’est sûrement important.”

 

Téléscope du mont Graham - Vue de nuit sous la voie lactée;

Observatoire - Mont Graham - Arizona

 

Sonoita, Arizona, 19 juin 1992
Ce que je finis par faire avec beaucoup de réticences. D’entrée, il se montra hautain et même insultant. “Pourquoi tu veux rencontrer des Aztèques ? Et d’abord tu savais toi qu’il y avait des Aztèques ici en Arizona? Non bien sûr ! Et qu’est-ce que tu veux faire avec ça petit prof ? Un autre bouquin sur les Indiens qui ira prendre la poussière sur des étagères... etc.” Malgré son hostilité ouverte, il finit par me donner son numéro de téléphone, uniquement je crois, parce que je me trouvais être l’ami de Dan. Les jours suivants, je n’avais littéralement pas cessé de l’appeler au téléphone et chaque fois il semblait avoir trouvé une nouvelle excuse pour ne pas avoir à me rencontrer. J’avais insisté et j’avais fini par obtenir un rendez-vous pour l’après-midi du lendemain. Sa maison, dans les quartiers sud de Tucson, reproduisait peut-être involontairement, l’intérieur de la plupart des maisons Hopis que j’avais déjà visitées: portes délabrées, moustiquaires déchirées, canapés défoncés, vieille moquette, fourbi informe de récupération... Manuel m’accueillit du même air extrêmement soupçonneux et n’arrêta pas de me demander quels étaient mes motifs réels. Après que je lui eus expliqué le signe de la plume jaune, et les raisons qui m’avaient poussé à lui parler, et ceci malgré mes propres réticences, il me proposa enfin d’aller avec lui dans quelques jours à la rencontre d’un groupe : La Peregrinacion Azteca Xinachtli, qui selon lui devait se trouver à ce moment-là aux environ de Sonoita en Arizona. Il devait encore appeler un certain nombre de correspondants en Californie afin de savoir exactement où se trouvait le pèlerinage qu’il appelait “Ohtli Tonatiuh” ou Camino al Sol. Il me proposa de partir dès le lendemain mais de le suivre dans ma voiture jusqu’au croisement de la Highway 82 et 83. Il me semblait à la fois vague et nerveux et ne me donna ni heure de départ ni comment nous devions nous y rendre exactement. Vers minuit le lendemain, il me rappela finalement pour me dire que nous ne pourrions sans doute pas partir encore mais que je devais me préparer à tout hasard pour le lendemain matin. Il me donna même quelques directions. Je devais rouler jusqu’à Mount View, quitter l’Interstate 10 pour la 83 et aller jusqu’à Sonoita. Je ne savais pas s’il avait l’intention de m’accompagner ou non. Agacé par toutes ses hésitations, je finis par abandonner le projet, je défis mes paquets en renonçant à partir pour de bon. Manuel me rappela le soir même pour me dire que nous allions partir ensemble comme prévu dans nos voitures respectives et qu’il me laisserait en chemin pour aller à Palominas mais qu’il me présenterait au groupe qui était déjà arrivé un peu au delà de Sonoita. Le lendemain, le 21 juin vers midi, nous partîmes enfin de Tucson sur l’Interstate 10. Manuel conduisait incroyablement vite et j’avais les pires difficultés à le suivre. Après avoir dépassé Sonoita, j’aperçus enfin sur le bas côté deux mini vans et un groupe d’une quinzaine de personnes se reposant sur le bas-côté de la route. Tous portaient autour du front un bandeau rouge et parfois une sorte de linge blanc comme une vague toge nouée sur l’épaule gauche. Non loin de la première Volkswagen, à même la terre, se trouvait un encensoir noir dans lequel brûlait encore du copal. Manuel m’accompagna jusqu’à la première voiture et me présenta à un vieil Indien, très las, appuyé contre la portière du minibus Volkswagen. Il portait lui aussi cette sorte de toge blanche par dessus un tee-shirt sur lequel était représenté des symboles aztèques et la mention “Secunda Peregrinacion Azteca”. Manuel, soudain très révèrent, offrit au vieil homme une gerbe superbe de sauge blanche séchée et me présenta à lui en espagnol comme un “Frances” en train d’écrire un livre sur la religion aztèque. Il s’adressait à ce vieil homme exténué avec beaucoup de respect mais dans un espagnol précipité que j’avais du mal à suivre. En conclusion il lui affirma, à ma surprise, que j’étais venu pour marcher avec eux. Le vieil Indien se tourna alors vers moi, me fit un clin d’oeil et avec un vieux sourire rusé me dit en français: “Alors tu es venu pour cheminer avec nous”. Il se délectait à l’évidence de ma surprise. “Où avez-vous appris le français Maestro ?” Il éclata de rire. “J’ai été éduqué par les Jésuites de Saint François de Salles. Ils m’ont enseigné, en même temps que la théologie catholique, le français.” Il était ravi, toute sa fatigue envolée. Nous eûmes alors une assez longue conversation sur les raisons de la peregrinacion. Après quoi il reprit son tambour et donna le signal du départ. Manuel, sans même me consulter, prit ma voiture et l’emmena, me dit-on, jusqu’au RV ou nous devions nous retrouver le soir. Je me joignis au groupe. Nous avons ainsi marché dans le désert pendant le reste de la journée jusqu’à 6 heures du soir sous un soleil de plomb, nous arrêtant à peu près tous les deux miles, pour boire et nous reposer. Andrés, que tout le monde appelait “Maestro”, était infatigable, il chantait en s’accompagnant du tambourin. Derrière lui venaient deux enseignes, l’une représentant la vierge de Guadalupe, l’autre la fameuse statue de la déesse Coatlicue avec son collier de crânes, sa jupe de serpents tressés et son visage fait de deux têtes de serpents affrontés. Vers deux heures de l’après-midi, nous nous arrêtâmes sous la ramada d’une petite maison en adobe apparemment abandonnée. Et pendant une heure, je parlai avec le Maestro sur de très nombreux sujets concernant la tradition aztèque, la raison de ce pèlerinage et bien d’autres sujets encore. Lorsque finalement j’exprimai le désir de l’enregistrer, le Maestro me dit en éclatant de rire: “Tu es orgueilleux”. Totalement ennuyé par cette sortie, je lui demandais si cela voulait dire qu’il ne voulait pas que je l’enregistre. Il me répondit que c’était mon problème puisque j’étais si orgueilleux. Après avoir essayé vainement de comprendre le sens de sa repartie, je finis tout de même par aller chercher le magnétophone et je pus enregistrer une partie de la conversation bien que visiblement le Maestro était à présent trop épuisé pour continuer à parler. Il dodelinait de la tête et à plusieurs reprises s’endormait au milieu d’une phrase.

Le soir, nous nous arrêtâmes au RV, à l’angle de la 90 et de la 82, sur la route de Huachuca City. Nous étions tous extraordinairement fatigués mais avant de nous arrêter et de nous effondrer sur le sol, tous ceux qui avaient marché participèrent à une cérémonie très émouvante. Andrés s’adressa alternativement aux 4 directions, après quoi, nous nous embrassâmes tous, selon un système de salutations complexes qui défaisaient peu à peu le cercle que nous avions formé pour la cérémonie. J’avais ensuite passé plusieurs heures avec le Maestro tranquillement étendu sur les sacs de couchage au milieu du campement instantané de petites tentes en dômes que les autres avaient dressées comme par magie autour de nous. Andrés m’interrogea sur mes intentions et sur mes désirs, et comme je lui disais que je recherchais seulement la connaissance, il se moqua gentiment de moi, mais finit tout de même par me donner un certain nombre d’instructions sur la manière de rencontrer ce qu’il appelait “un Allié”. Le Maestro continua de se moquer de mon orgueil, auquel semble-t-il, j’avais été jusque là particulièrement aveugle. A un moment, alors que je lui disais avec un peu d’irritation que je pensais être assez grand pour savoir ce que je voulais, il se moqua très franchement de moi et me dit en me jetant un regard terrifiant: “Tu es sur?” J’aurais pu jurer que ses yeux alors, dans ce magnifique crépuscule d’Arizona, étaient phosphorescents. Manuel comme promis avait laissé ma voiture à l’étape. Je m’excusai auprès du Maestro et je retournai dans la nuit à Tucson. Le lendemain matin je devais aller chercher Patricia qui revenait de France après l’enterrement de son père. Je partis en promettant de revenir dans deux jours. 

Tucson, Arizona, 21 juin 1992
Terrassé de fatigue, je m’endormis aussitôt après mon retour de Sonoita. A peine avais-je éteint la lumière et fermé les yeux qu’un choc sourd sur le toit me réveilla. C’était comme si un objet assez lourd venait de s’écraser et de rebondir sur le toit, juste au-dessus de ma chambre. Je regardai le cadran lumineux de ma montre de chevet, une heure du matin! Comme j’étais encore extrêmement fatigué par la marche dans le désert, je me retournai simplement et me rendormis. Les bruits reprirent aussitôt avec encore plus d’intensité, comme si quelqu’un se déplaçait à pas pesants sur le toit plat de la maison. Les sons évoquaient parfois des claquements de porte ou encore un objet métallique heurtant une tuyauterie. J’étais soudain très réveillé, très alarmé. Les bruits se poursuivirent pratiquement sans interruption, parfois assez faible, parfois très forts et très proches. Je pris conscience que, venant du côté de la fenêtre de la salle de bain, un cri se répétait à intervalles réguliers et qui n’était ni celui d’un oiseau nocturne, ni celui d’aucun animal que je pus identifier. Les cris étaient forts et persistants et me glaçaient le sang. J’allumai les lumières extérieures, mais les bruits ne cessèrent pas et je ne pus rien voir par les fenêtres. Soudain l’idée me frappa qu’il s’agissait sans doute d’une situation non ordinaire et que ce qui marchait, là haut sur le toit, n’était probablement ni un animal, ni quoi que ce soit d’humain. J’étais terrifié, je me rassis sur le lit en m’orientant face à l’ouest et j’attendis pratiquement deux heures que les bruits cessent. La simple idée de sortir de la maison m’effrayait totalement. Finalement épuisé, j’essayai de m’allonger lorsqu’un un choc violent me fit à nouveau sursauter. Quelque chose de très lourd et massif avait heurté les vitres de la porte d’entrée, aussitôt suivi du bruit caractéristique de griffes sur le verre de la porte, un peu comme si un animal d’assez grande taille essayait rageusement de pénétrer dans la maison en s’acharnant sur les vitres plus fragiles. J’allai voir aussitôt par la fenêtre de la cuisine qui à cause de la disposition particulière de la maison permettait de voir latéralement l’extérieur de la porte d’entrée. La lumière du porche éclairait parcimonieusement l’entrée mais il n’y avait rien! Peu à peu les bruits provenant du toit semblèrent s’espacer jusqu’à disparaître tout à fait. Il était presque quatre heures du matin et terrassé par la fatigue, je pus enfin m’endormir.
Le lendemain, après avoir retrouvé Patricia à l’aéroport, elle-même épuisée par le décalage horaire, je la reconduisis à la maison en lui racontant tous les événements extraordinaires de la veille: mon voyage jusqu’à Sonoita, ma rencontre avec le Maestro et la nuit fantastique qui venait à peine de s’achever. Et, malgré son scepticisme, les mêmes bruits terrifiants se reproduisirent la nuit suivante, à la même heure, mais cette fois en sa présence. Quelque chose me disait que cette “chose” qui bondissait sauvagement sur mon toit était venue du sud, peut-être parce qu’elle avait commencé par heurter l’angle du toit qui donnait sur la piscine. Les bruits n’avaient pas cessé depuis, nuit après nuit, et s’étaient reproduits pendant plus d’un mois, toujours très exactement au moment précis où j’éteignais ma lampe et où je commençais à m’assoupir, et ceci quelle que soit l’heure à laquelle j’avais décidé de me coucher.

Désert du Sonora, 23 Juin 1992
Deux jours plus tard, comme je l’avais promis au Maestro, nous rejoignîmes, Patricia et moi, la Peregrinacion, peu après Sierra Vista, un peu plus au nord de Bisbee. A ma stupéfaction, nous retrouvâmes là, échoués sur un remblai, un tout petit groupe pathétique. Cynthia et David seuls étaient restés avec le Maestro. Quand nous arrivâmes, ils avaient tous les trois l’air si démunis, si misérables, abandonnés là sur le bord de cette route où tous les autres les avaient laissés, que Cynthia se mit à pleurer profusément en nous voyant arriver. Je pouvais voir que notre retour avait toutefois redonné courage au Maestro. Nous avions emmené avec nous des provisions pour plus de trente personnes, des chaussures, des lampes, beaucoup d’eau et de fruits, du charbon pour l’encensoir, des bidons de Gatorade en poudre, du pemmican, des pêches au sirop, des biscuits, des chaussettes, etc. Tous étaient partis, rappelés par leurs obligations, leurs familles, leurs employeurs… Seuls David et Cynthia étaient là, pour suivre le Maestro jusqu’au bout, l’un plus malade que l’autre. Nous recommençâmes presque aussitôt à marcher et David relayait Cynthia pour se reposer dans la voiture. Patricia conduisait notre voiture et la fameuse Secunda Peregrinacion Azteca, qui reproduisait mille ans plus tard l’exode fabuleux des Aztecas Chichimecas en route pour fonder Mexico Tenochtitlan, se résumait au Maestro, qui tenait l’encensoir et le tambourin et à moi, petit blanc de nulle part, qui portait derrière lui la bannière effrayante de Coatlicue. L’autre “estandarte” ou bannière, celui de la Virgen de Guadalupe, avait été attachée sur le côté de la Volkswagen, faute de quelqu’un d’autre pour le porter. C’était poignant de penser que nous étions si peu nombreux, mille ans plus tard pour refaire cette migration des peuples chichimèques, partis sur l’ordre de Huitzilopochtli, le « Colibri de la Gauche », pour fonder Tenochtitlan là où ils verraient un aigle sur un nopal dévorant un serpent sur un nopal. Au milieu de ces highways américaines et des patrouilles du sheriff, notre groupe minuscule, d’un autre âge, traversait en chantant une Amérique somnambulique. Tout au long du chemin, des personnes s’arrêtaient parfois et nous offraient spontanément de l’argent, de la nourriture ou demandaient au Maestro une bénédiction sans même descendre de leur voiture comme au drive in. Nous étions constamment suivis par les voitures pie des policiers du County et une fois par les journalistes de la 5, mais en général la présence des policiers restait discrète jusqu’à ce que nous nous soyons parvenus à l’entrée de Bisbee qui se fait par un unique tunnel routier sans accotements. Presqu’aussitôt deux voitures de police vinrent se ranger en travers du bas coté. Le Maestro me murmura du coin des lèvres quelque chose en espagnol à propos de pèlerinage, de religion... Le policier qui descendit se dirigea vers nous avec cette allure inimitable des flics américains qui ont l’air de marcher très lentement avec quelque chose de coincé dans leurs pantalons. Il s’adressa spontanément à moi, peut-être parce que des deux j’étais le blanc: “Sir, savez-vous qu’il est interdit d’emprunter ce tunnel à pied?” Politesse surannée, vaguement menaçante. “C’est un pèlerinage religieux, officer”, lui dis-je en choisissant mes mots. J’avais, sans le savoir, prononcé les mots magiques. “Religious » et « pilgrimage ». Il resta là un moment silencieux à contempler nos visages brûlés et poussiéreux, puis sans un mot, il nous refit son petit salut militaire et s’en retourna vers sa voiture. A cause de l’étroitesse de ce tunnel, la traversée devait se faire sans les voitures qui nous escortaient parce qu’il aurait été trop dangereux de rouler au pas à notre hauteur. C’est donc tout seul avec le Maestro que je me suis engagé dans cette nuit souterraine avec pour seul guide l’écho réverbéré du son petit tambourin et sa vieille voix cassée répétant, au sein de la terre, une petite chanson très belle à propos de Guerriers Aztèques « conquistadores de los quatro vientos » et aussi des Señores Huitzilopochtli et Tezcatlipoca, là-bas, très loin au sud, dans l’Anahuac fabuleux.

 

Peregrinacion Azteca Xinachtli with  Andrés Segura - Sonoita

Peregrinacion Azteca Xinachtli - Sonoita
de gauche à droite : Sion Hamou, Andrés Segura, David Ponce
(The Daily Dispatch, Douglas. Arizona)

 

Arrivés à Bisbee, nous avons été accueillis chez une sympathisante du Groupe de la Danza, Liz B., dans un immense  appartement extraordinaire, qui avait été au début du siècle le bureau du Service des Eaux de la Ville et qu’elle avait transformé en un appartement labyrinthique orné de milliers de représentations de la Virgen de Guadalupe, broderies, drapeaux, poster, icônes en fer blanc, bougies votives, verres peints, guirlandes... Une journaliste de la gazette locale vint dans la soirée interviewer le Maestro.

Après son départ, Cynthia me confia en pleurant que notre venue devait être providentielle. Peu de temps avant notre arrivée, le Maestro, David et elle, exténués, malades avaient prié sur un petit autel trouvé au bord de la route. Dans le ciel le Maestro leur avait montré trois aigles en leur disant de reprendre courage parce que c’était, disait-il, un grand signe. “Et quelques minutes après, tu es arrivé avec Patricia et nous avons su que c’était la réponse à nos prières et que le signe avait dit vrai”. 

La nuit, la porte à demi vitrée de l’ancien bureau qui nous servait de chambre s’était brutalement ouverte comme mue par un ressort, comme si quelqu’un y avait donné un coup de pied, en nous faisant violemment sursauter. Le chat de Liz qui se trouvait dans le couloir encore allumé semblait regarder fixement quelque chose que je ne pouvais pas voir.

Bisbee, Arizona, 24 Juin 1992
Le lendemain, le Maestro m’avait réveillé horriblement tôt pour la cérémonie du matin. Cynthia et David étaient déjà partis par avance sur un terrain vague pris entre les deux grandes routes qui sortaient d’Old Bisbee. Ils avaient allumé l’encensoir, et nous étions là tous les quatre dans cette lumière spectrale qui précède l’aube sur ce triangle d’herbe folle, jachère entre deux freeways, adressant dans le noir des prières incompréhensibles à des divinités aztèques. Cynthia déroula avec beaucoup de respect une longue pièce de tissu qui emmaillotait une assez grande tortue séchée. Pendant toute la cérémonie, elle tint la tortue dans ses bras en la présentant tour à tour aux quatre directions. Je tenais à nouveau l’étendard de la Virgen et David l’encensoir. Le Maestro devant nous chantait en s’accompagnant au tambourin. Il s’adressa à tous les esprits du lieu et à tous les esprits de la terre et du cosmos. Puis dans un verre d’eau, Cynthia jeta une petite pierre noire d’obsidienne et déposa le tout aux pieds du Maestro. Andrés utilisa alors l’eau du verre pour asperger les quatre directions puis versa quelques gouttes directement dans l’encensoir ou brûlait le copal. Avec un respect étonnant, il fit “boire” la tortue. Nous bûmes ensuite chacun un peu de l’eau restante, puis nous nous embrassâmes. De retour au petit matin chez Liz, nous avons trouvé Patricia étrangement malade et nauséeuse. Le Maestro la soigna et pendant le déjeuner, je me décidai avec réticences à raconter au Maestro les bruits étranges et les manifestations sur le toit de ma maison à Tucson ainsi que l’histoire plus récente de la porte de notre chambre à Bisbee. Il rit et me dit: “c’est ton Allié.... tu as voulu avoir la connaissance, alors voilà.” Puis il ajouta ironiquement: “Et tu as eu peur ? Alors que tu es dans la maison ! Qu’est-ce que tu diras quand tu seras tout seul là-haut pendant quatre jours et quatre nuits dans la montagne?”

Nous fîmes une dernière cérémonie de bénédiction dans le salon de Liz pour la remercier de son hospitalité. Puis nous quittâmes Bisbee où l’on pouvait voir partout les plaies béantes des mines à ciel ouvert. Le Maestro chanta pendant longtemps une petite chanson très douce et qui répétait indéfiniment: “Gracias a Dios, Gracias a este lugar”. Nous avons marché ensuite jusqu’à proximité de Paul Spur. Depuis la route nous pouvions déjà apercevoir Douglas et les premières montagnes du Mexique. Le groupe de Bernardina G. qui devait faire le reste du voyage jusqu’à Tenochtitlan l’attendait de l’autre coté de la frontière à Agua Prieta. Le soir au petit café qui bizarrement s’appelait “Trails End”, nous avons eu notre dernier repas ensemble, repas offert spontanément par l’étrange patronne du café qui semblait tout à fait folle mais en même temps curieusement consciente de qui nous étions. Puis je parlai longuement avec le Maestro, à coté du campement. La nuit, nous avons été rejoints par un couple de journalistes qui interviewèrent le Maestro.

Andrés nous offrit, à Patricia et moi, quelques feuilles de chaparral en nous expliquant comment et quand les utiliser. Puis le Maestro me prit à part et m’avoua que ma venue avait été providentielle, qu’il avait été inquiet pour Cynthia et David. Lui-même était extraordinairement fatigué, sa jambe gauche avait enflé et il se laissa même aller à reconnaître pour la première fois qu’il était très fatigué. Il s’étendit sur le sol à proximité du campement sur un endroit particulier qu’il semblait avoir choisi avec soin et se livra devant moi à une sorte de lente gymnastique couché sur le dos les mains jointes, comme si de ses deux mains il s’efforçait de retirer une flèche de son ventre. Des années plus tard, en 1998, j’entendis parler pour la première fois de la Tensegrity de Carlos Castaneda, que j’ignorais alors totalement, et de la pratique de « passes magiques » et de mouvements vaguement apparentés au Tai chi ou au Yoga. En même temps que se répandait auprès de ses plus fidèles « disciples » toute une controverse sur l’improbabilité des origines anciennes de cette « gymnastique » magique. Certaines rumeurs faisaient part même d’un aveu de Castaneda qui regrettait d’avoir mentionné publiquement son professeur de Tai chi. D’autres faisaient remarquer que ces mouvements n’avaient rien à voir avec le Mexique ancien et certainement pas avec les Yaquis auxquels Don Juan, paraît-il, appartenait. Je sais seulement que le Maestro, et au moins certains membres de son groupe, pratiquaient déjà en dehors des « Danzas » certains mouvements étranges et similaires et ceci des années avant même qu’il ne soit même question de la parution du livre « Magical Passes » de Carlos Castaneda. La vraie nature de ces mouvements ne m’est apparue finalement que des années plus tard, très exactement une semaine avant la mort du Maestro.

Andres me fit ensuite part de sa crainte de passer la frontière et de se voir refuser l’entrée au Mexique. Mon problème était tout à fait inverse, je craignais, une fois au Mexique de ne plus pouvoir revenir aux USA à cause de mon visa. Après une petite cérémonie où il nous remit du tabac et du copal, il m’expliqua comment soigner Patricia. Je devais, dit-il, me procurer du tabac indien et de l’agua florida. Il fallait masser le ventre de Patricia en tournant vers la droite, les deux mains posées à plat, dans un mouvement en quinconce et faire ensuite le mouvement des mains jointes qu’il avait fait pour lui-même. Je devais ensuite mettre une petite quantité de tabac dans la main gauche, un peu d’agua florida et le pétrir entre mes deux mains, le mâcher avec un peu d’eau dans la bouche, cracher le tabac sur le ventre de Patricia et lui masser la nuque puis cracher le reste du tabac sur sa nuque. Il m’indiqua par la suite deux autres points que je devais masser mais ceci n’était pas lié à la cérémonie du tabac. Il fallait masser l’intérieur du genou, dans la partie latérale de la rotule, dans cette partie qu’il appelait “les yeux du genou”. Un peu plus tôt dans la journée, il avait mentionné le fait que la marche forçait les yeux du genou à s’ouvrir et nous permettait d’avoir une perception différente du monde. Je devais ensuite continuer à masser un point situé à quatre doigts au-dessus de l’articulation de la cheville, sur l’intérieur de la jambe. Ce point devait être massé avec prudence parce qu’une trop forte pression pouvait entraîner la survenue indésirable des règles. Je ne pouvais continuer ce voyage à travers cet immense désert du Sonora et jusqu’à Mexico City parce que mes papiers de l’époque me l’interdisaient. Après des au revoir extrêmement émouvants, nous les avons laissés là, et nous sommes tristement repartis pour vers Tucson à regret.

Le soir même notre “allié” nous attendait toujours sur le toit.

Berkeley, California, 27 juin / 4 juillet
J’étais curieux de savoir si « “l’esprit” », l’allié qui me suivait depuis Tucson allait nous suivre aussi à Berkeley. Nous étions allé rendre visite à un collègue de l’université. En fait, les nuits furent plus calmes mais à trois reprises, le matin, j’avais été visité par quelque chose d’étrange. La première fois, Patricia s’était levée me laissant dormir, j’avais alors ressenti une légère trémulation comme si quelqu’un secouait le lit. Je crus la première fois qu’il s’agissait peut-être d’un léger tremblement de terre. Justement la veille, la terre avait encore tremblé non loin du Joshua Tree National Monument. Le lendemain, le même phénomène s’était reproduit mais encore plus nettement, accompagné cette fois d’un froissement de draps comme si un animal ou un objet assez lourd se déplaçait lentement sur le lit. De retour de Berkeley, « l’allié » ne s’était pas manifesté ou alors je n’avais pu l’entendre à cause de la climatisation. La nuit, la chaleur à Tucson était redevenue intolérable.

Hoopa Valley, California, 5 juillet 92
C’est ici chronologiquement que se situe ma première visite à Hoopa. Je venais à peine d’être engagé par l’Université d’Etat de San Francisco et nous avions quitté Tucson à regret. Le voyage fut plus long que prévu. Nous avions pris la route du nord par la vallée centrale. Route peu plaisante sauf pour la première partie et nous avons atteint Hoopa le soir vers 5 heures du soir. Les directions que Craig m’avait données au téléphone étaient très vagues: du genre, un champ avec 2 vaches, sauter une clôture, un bosquet de pruniers… etc. Finalement nous avons découvert l’espèce de campement jonché de détritus ou Craig vivait depuis quelques années déjà. Trois enfants tenaient compagnie à Craig que j’avais trouvé là, travaillant son jardin. Ma première impression devant ce tas d’objets dépareillés, suspendus aux branches du pommier qui abritait la tente était celle d’un campement de gitans comme j’en avais souvent vu autour de Toulouse. Des piles d’ustensiles, des vieilles caisses, des bidons...

Pendant cinq jours, j’avais attendu que Craig accepte de me parler. Il a commencé à le faire hier au cinquième jour pour la première fois. Il a jeté à terre une vieille porte en bois au centre d’une très belle clairière, m’a invité à m’asseoir à un bout, s’est assis à l’autre et a commencé son récit. J’ai rapporté cette première visite dans l’introduction du Gardien des Seuils. Il manque ici aussi de très nombreuses histoires reliées à mon travail avec Craig et qui ne figurent nulle part.

San Jose, California, 27 mai 1995
C’est vers cette période que je suis allé rendre visite à Cynthia et David et aux membres du petit groupe de Danzantes d’Andrès, qui vivent toujours à San Juan Bautista. Le samedi, j’ai assisté à une cérémonie publique de danse sur la Plaza César Chavez de San Jose, au sud de la Silicon Valley en l’honneur du dieu Quetzalcóatl. Il y avait en plus de la participation du minuscule groupe d’Andrès, Xinachtli, une dizaine de groupes plus importants de Californie tous incroyablement chamarrés, couverts de plumes de paon fantastiques, de casques rutilants et de costumes dorés sous la direction d’un certain Pedro et aussi en présence de deux vieux chamans indiens d’Amérique du Nord. A la fin de la cérémonie, César, qui se rhabillait, m’a expliqué que si les vêtements de leur groupe étaient par comparaison infiniment plus modestes que tout le reste des danseurs, c’est qu’ils avaient “plus de discipline” et qu’ils “en savaient plus que les autres”. Après la cérémonie où nous avions béni le “huehue”, le tambour de Smiley. Gilberto a informé Kathy que des « Indiens » sous la direction d’un Elder de 82 ans avaient entrepris une marche quelque part sur les rives de la côte est, à travers tout le continent américain, à pied, jusqu’à Santa Barbara sur la côte ouest. Gilberto avait fait remarquer que ce pèlerinage croisait en quelque sorte le “T” avec le pèlerinage nord-sud de Casa Grande à Mexico auquel j’avais participé il y a 3 ans déjà avec le Maestro. C’était même là où j’avais gagné mon surnom d’El Angel.

San Juan Bautista, California, 23 juin 1995
Deuxième visite à San Juan Bautista à l’occasion d’une Velacion chez Rosa et Gilberto qui avait duré toute la nuit. Les chants étaient magnifiques. J’avais appris à jouer un peu de la minuscule guitare des danzantes. Trois notes et c’était tout. A l’aube, nous étions allés sur le parvis de la Mission de San Juan où ils avaient encore dansé pendant deux heures devant l’église après une nuit de veille pourtant déjà épuisante. Cette nuit pour la première fois, j’avais fait avec Rosa “los bastones” qui consistaient à attacher sur un bâton toutes les fleurs qui se trouvaient sur l’autel et par terre entre les nombreuses bougies à la mémoire des morts. Rosa m’avait expliqué qu’il s’agissait de refocaliser toutes les énergies répandues là sur l’autel en un faisceau qui ensuite servirait à la “limpia”. Je m’étais mis à genoux les bras en croix et Kathy et Smiley m’avaient “nettoyé” en passant le bâton fleuri sur tout mon corps pendant que Rosa faisait pleuvoir sur ma tête et mes mains ouvertes une pluie de pétales. Le matin après les danses auxquelles les touristes ne semblaient absolument rien comprendre, j’étais rentré à San Francisco et j’avais failli me tuer en m’endormant plusieurs fois au volant.

 

 

Danza de la conquista

 

San Juan Bautista, California, 6 juillet 1995 
Arrivé à San Juan Bautista dans l’après-midi chez Cynthia et David. Nous avions passé la journée à bavarder et David m’avait demandé très sérieusement ce que je cherchais vraiment. J’avais répondu comme d’habitude plutôt vaguement. Puis nous avions parlé du Maestro. David m’avait raconté quelques anecdotes à son sujet en particulier une histoire de “danzantes” destinée à me montrer combien le Maestro était extraordinaire. Je n’avais aucun mal à partager son opinion, surtout après les événements de Tucson. Il semblait qu’à ce jour ma rencontre avec le groupe continuait de représenter pour tous une sorte de petit miracle pieusement catalogué dans la mémoire de ceux qui avaient été présents. Les gens qui ne s’y trouvaient pas eux-mêmes semblaient en connaître les péripéties aussi bien que le Maestro, Cynthia ou David et eux aussi m’appelaient “El Angel” tellement ma venue leur avait semblé miraculeuse.

Le Maestro était encore malade et je n’avais réussi à avoir que de vagues nouvelles venant de Smiley qui était en contact direct avec lui à Cuernavaca. David avait remis à plus tard notre départ pour le Mexique,  et cette fois de façon indéfinie. Au début j’avais cru qu’il y avait renoncé purement simplement, mais à certaines réflexions qu’il fit par la suite,  j’avais compris qu’il était prêt à partir au moindre appel du Maestro. Je décidais donc moi aussi d’attendre encore quelques jours chez eux. Je devais bientôt redescendre vers le sud à Santa Barbara et il eut été idiot d’avoir à remonter à San Francisco pour redescendre à nouveau en Californie du sud. A l’époque,  je devais passer deux jours avec Marc Hyman, qui voulait m’initier au business “in”, c’est-à-dire gérer ses clients internet pendant qu’il se préparait lui à développer le Business “out”, c’est-à-dire contacter et recruter de nouveau représentants pour sa petite compagnie à laquelle il voulait m’associer.

San Juan Bautista, California, 10 juillet 1995,
A mon retour de Santa Barbara, nous étions tous allés sur un terrain assez immense que partageaient David, Nick, Bruce et un autre ami. Je ne savais pas que de tels lieux pouvaient encore exister! Une route de terre avait été aménagée récemment au bulldozer. Les ouvriers qui avaient fait le travail avaient ravagé par caprice ou simplement parce qu’ils étaient saouls un grand nombre d’arbres qui n’étaient même pas sur la route et ceci sans raison apparente. Ils avaient déraciné des dizaines de genévriers gratuitement. C’était une vision désolante. Ce terrain était situé en grande partie sur une série de combes assez abruptes sans aucune habitation ou trace de civilisation à perte de vue. Le soir nous avions repris le 4x4 depuis le campement et nous étions montés sur les collines pour voir le soleil se coucher. A la nuit tombée, la seule lumière que l’on pouvait encore voir très vaguement au bout de l’horizon était le reflet rougeâtre, contre le ciel, de la ville de Fresno, à plus de 200 miles de nous. J’avais été initié aux joies du camping sauvage. Marijuana, bières (un mélange intéressant de Guinness et de Budweiser), barbecue, saucisses et plaisanteries autour du feu. J’avais monté ma tente à l’écart sous le seul bosquet de chênes rouvre et de genévriers, et j’avais dormi malgré la stéréo sur le toit de la voiture qui avait hurlé du Gratefull Dead toute la nuit. Le matin, un animal assez gros était venu renifler ma tente mais je n’avais pas réussi à le voir. Nous étions revenus avec le pickup de David. Il était frappant de voir sur ces collines vierges les minuscules sentiers tracés par les coyotes et les daims. J’avais entendu (malgré “Easy Answer”) les chants des coyotes depuis la première fois en trois ans. Toutes les collines étaient dorées (Golden State) et nervurées du trafic des animaux. Pas de trace d’homme en dehors du sentier assez abrupt.

Nous avions eu des visites les jours suivants. Les jours se déroulaient de la même façon un peu lente. On dormait beaucoup, on mangeait beaucoup et l’on restait souvent assis à ne rien faire dans la cuisine ou devant la télé à regarder des shows de concours canins. Beaucoup de va et vient jusqu’à Hollister et dans les environs pour faire les courses et le marché.

San Juan Bautista, California, 15 juillet 1995
Finalement David et Cynthia m’avaient confirmé que nous ne pourrions pas aller au Mexique cet été. Kathy avait estimé que c’était une mauvaise idée. Smiley aussi avait appelé le Maestro et ils avaient confirmé tous les deux qu’il leur avait paru faible et qu’il serait inutile d’aller le voir. J’avais abandonné tout espoir d’aller au Mexique. David avait parlé d’octobre, mais je devais reprendre mes cours à la fac. Le Maestro devait, parait-il, revenir en septembre à San Juan. Tous mes plans étaient compromis. J’avais donc dit à David que puisque nous ne partions pas, j’allais retourner à San Francisco pour quelques jours et qu’ensuite je partirais sans doute en Arizona revoir mon vieil ami Dan Budnik à Tucson. Ils avaient paru ennuyé de me voir partir et avaient insisté pour que j’aille au moins le lendemain dimanche à Los Angeles avec eux pour aller voir des amis à eux pour une « party ». C’étaient des musiciens. J’avais dit oui et j’avais proposé de prendre ma voiture. Ils m’avaient même proposé dans la foulée un voyage au Nouveau-Mexique avec eux. Je pensais qu’ils se sentaient vaguement coupables de l’échec de notre voyage. Ils étaient tentés, surtout ce fameux jour où nous avions eu deux pintes géantes de Margaritas aux Jardines et où légèrement éméchés ils m’avaient proposé de partir au Mexique de toutes façons sans attendre d’autorisation. Ils avaient été depuis rappelés à l’ordre par la “Jeffa” qui leur avait clairement fait comprendre qu’elle n’approuverait pas ce voyage. Ils avaient fait machine arrière et semblaient un peu incertains sur la marche à suivre la suite.

Les jours suivants, j’avais pas mal travaillé à réparer des choses dans la maison, renforcer les portes grillagées, désherber le jardin, mettre des étagères et repaver la petite allée de l’entrée. Nous avions même “lavé” la maison au jet. Le matin de bonne heure, j’avais amené Cynthia au cimetière où nous avions cueilli des fleurs sauvages mauves et blanches pour le premier anniversaire de la mort de Nana Valdez. Nous nous étions recueillis sur sa tombe toute simple: un carré de terre délimité par une petite barrière basse blanche sur lequel poussaient des fleurs. Le Maestro avait planté, il y a un an, deux plantes grasses à ses pieds. Il y avait là toutes sortes d’exvotos en plastique, une petite vierge peinte, des bougies, des vases et à côté de la minuscule plaque en aluminium avec son nom gravé et un matricule officiel, quelqu’un avait planté dans la terre une carte de crédit. Sa fille, je crois, qui ne savait pas se contrôler avec le crédit et qui dépensait trop. Je m’étais recueilli aussi puis j’avais récupéré Cynthia qui cueillait des branches de poivrier pour la velacion du soir. Nous devions aller vers 6 heures au Theatro Campesino pour installer l’autel et préparer la cérémonie à la mémoire de Nana. Ceci devait être une courte velacion puisque nous devions finir vers 2 heures du matin. Lors des deux autres velaciones auxquelles j’avais assisté en juin, j’avais remarqué que la sur croix faite de l’alignement de vingt bougies dans des verres, la première en partant du sommet à gauche avait été allumée “por la anima de Juan Matus”. A deux reprises j’avais entendu Kathy prononcer le nom très distinctement. Par la suite, j’avais demandé à Cynthia qui était ce fameux Juan Matus et Cynthia m’avait suggéré de demander à Kathy. Ce n’était que lorsque j’étais revenu à San Francisco qu’elle m’avait téléphoné pour me dire qu’il s’agissait, comme je l’avais déjà deviné, du Don Juan de Carlos Castaneda ! Je n’avais pas reparlé de ce sujet parce que je craignais d’avoir l’air trop insistant. Cynthia, un jour, sur la route d’Hollister, m’avait appris que Don Juan faisait partie de leur “tradition”. Ces groupes de Danzantes étaient relativement grands malgré l’apparente modestie des groupes ici en Californie. Ils semblaient avoir même constitué hors de la Danza des réseaux étendus d’amis et de sympathisants partout dans le sud-ouest et au Mexique. César m’apprit en confidence que le Maestro était en fait le « Capitan de todo los Capitanes de la Danza ».

San Juan Bautista, California, 16 juillet 1995
La velacion eut lieu sans problème au nouveau Theatro Campesino. Le mari et les enfants de Nana avaient participé en partie. Ce qui m’avait frappé, c’était que nous étions restés jusqu’à 4 heures du matin à chanter mais sa famille proche nous avait laissé le soin de finir la cérémonie. Nous étions deux groupes, Xinachtli au complet pour une fois et un autre groupe de San Francisco qui était représenté par son Jeffe et sa femme ainsi qu’une autre femme assez douce et souriante. Les autres étaient plutôt renfrognés et le Jeffe au moment de la “palabra” avait même fait quelques commentaires sur leurs “différences” cérémonielles. Mais la nuit était pleine d’une grande ferveur. Il était touchant de voir comment les différents chanteurs traitaient leur alabanzas. J’avais réussi à jouer de la guitare encore et pendant que nous étions en train de faire la “cruz” un type gigantesque s’était brusquement encadré dans le grand portail du théâtre. On avait tous continué à chanter et à battre nos tambours aztèques à deux tons sans rien dire. Mais je pouvais voir que tout le monde était intrigué par cet inconnu. Il devait être minuit. Le gars devait bien faire dans les deux mètres et peser cent kilos. Il avait traversé la salle et était allé s’asseoir derrière le groupe de San Francisco sans adresser la parole à personne. Je pouvais voir l’expression intriguée de César. A la fin de l’alambanza, la Jeffa Kathy avait proposé une pause et c’est seulement à ce moment que nous avons appris qui était le géant obèse. Quinze ans auparavant, Juanito Reyes qui devait encore avoir des proportions humaines avait fait partie du groupe des danzantes. Même César qui était l’un des plus anciens avait du mal à s’en rappeler. A la fin de la cérémonie Nito, comme il voulait qu’on l’appelle, était venu dormir sur la moquette du salon en pente de David et Cynthia. Je l’avais retrouvé, ronflant déjà, dans ce petit salon où l’on écoutait le “Dead” (le même mois où Jerry Garcia était finalement devenu lui-même « a dead head »).

Au petit matin, on avait raccompagné Nito au Theatro Campesino pour retrouver César qui devait le reconduire à l’aéroport de San Jose pour retourner à LA. Nito s’était assis avec la Jeffa Kathy qui avait dormi sur place au theatro et avait commencé à lui raconter la raison de sa présence. Un an auparavant, il avait ressenti une très forte douleur dans la poitrine le soir même où le coeur de Nana avait cessé de battre. Il avait téléphoné sous le coup d’une étrange appréhension pour apprendre en effet que Nana venait de quitter ce monde. (A ce propos Cynthia et même Kathy m’avaient répété à plusieurs reprises que Nana avait connu plusieurs incarnations parmi lesquelles une au Tibet et qu’elle avait été envoyée pour prendre soin de la communauté de San Juan). Nito avait appris qu’une velacion pour l’anniversaire de l’année de sa mort allait se tenir à San Juan Bautista. Il avait pris l’avion jusqu’à San José, puis un taxi jusqu’à San Juan, ce qui avait dû lui coûter une petite fortune. Juanito (c’était un diminutif étrange vu la taille du type) était scénariste et vivait de sa plume d’après ce que m’avait appris César. Je ne savais toujours pas pourquoi mais je m’étais arrangé pour rester près de lui et Kathy pendant qu’ils parlaient et parmi le flot de bavardages à propos de son travail et de ses projets de voyage en Europe, je l’entendis tout à coup parler de Carlos Castaneda. Castaneda l’avait appelé et lui avait demandé de venir le rejoindre à Los Angeles pour lui demander son avis sur un “séminaire” un peu New Age qu’il voulait organiser (une sorte de gymnastique magique ou je ne sais trop quoi). Nito d’un air entendu avoua à Kathy qu'il voulait y aller pour voir avant de commencer à le critiquer sans même savoir (before bad mouthing him...). J’avais l’impression très nette que Nito ne pensait pas le plus grand bien de Carlos Castaneda. J’étais à la fois dérouté et fantastiquement intéressé. Pendant l’heure qui suivit, je réfléchis à toute allure pour savoir comment aborder le sujet de Castaneda avec lui, sans avoir l’air en même temps trop intéressé. Brusquement César revint et lui dit de se préparer à partir pour l’aéroport. Je sautai à pieds joints et je demandai le plus innocemment du monde si César voulait bien de moi pour avoir une compagnie à son retour de San José. Il accepta et je me fourrai littéralement dans la voiture. Tout le trajet se passa en vagues palabres et Juanito insista pour nous raconter l’un après l’autre tous les scénarios qu’il venait d’écrire, l’intrigue, les dialogues, tout... Je rongeais mon frein à l’arrière. Finalement ce ne fut qu’arrivés au parking de l’aéroport que j’eus l’occasion de lui poser une question sur Castaneda. Tout d’abord il réagit normalement et répondit sans faire de façons, mais après la deuxième question, je le vis froncer les sourcils et se raidir, devenir vague et même soupçonneux (en particulier lorsque je lui demandai si le “séminaire” était public). J’imaginai qu’il faisait fonctionner cette règle du silence qui semblait entourer Castaneda. Il me donna tout de même son téléphone personnel et me dit que je pouvais venir le voir n’importe quand à LA. Après notre retour.

Je décidai de quitter San Juan où je venais de passer déjà plus de dix jours à attendre vainement que le Maestro aille mieux. Cynthia et David qui pour une raison qui m’échappait se sentaient légèrement coupables de ne pas pouvoir aller au Mexique avec moi et me proposèrent à la place d’aller avec eux à LA pour l’anniversaire de leur ami musicien Willie Loya. Bien que pas très excité à l'idée de conduire jusqu’à Los Angeles quelques jours seulement à peine après mon retour de Santa Barbara pour voir Marc Hyman, je finis par accepter. Pendant le voyage sur la route aller, David revint insidieusement à l’attaque et me demanda de lui dire franchement ce que je cherchais vraiment. Et là, surprise. Contrairement à mon intention première de ne jamais rien dire à personne à propos de mes véritables motifs, je finis par leur dire tout... Leur réaction à tous les deux me surprit encore plus que tout. Au lieu de se moquer de moi (encore un petit blanc venu aux Etats-Unis à la poursuite de Don Juan), ils m’expliquèrent très posément que tout ce que j’avais lu était vrai, et que Don Juan faisait partie de la tradition des danzantes. Ils insistèrent même pour que je respecte le protocole et que j’aille d’abord parler à la Jeffa en lui disant tout. J’étais médusé et très excité en même temps. Dans la foulée, je leur racontai même que Patricia avait vu que deux des « compartiments » de mon corps lumineux s’étaient éteints. Je leur dis que Patricia était très inquiète et qu’elle me poussait incessamment à tenter de les « rallumer ». David me demanda d’un air quelque peu agacé si moi j’étais inquiet. Je lui dis : que non « Non pas vraiment ».
“Alors il n’y a pas de problèmes, tu es en train de mourir, mais c’est la mort de ton ancien moi.”
J’étais totalement sidéré. Je n’avais pas un instant songé à ça ! Je me sentis tout à coup presqu’aussitôt délivré d’un poids immense. Le simple fait d'avoir parlé à quelqu'un d’autre, et d’avoir eu en retour cette perspective nouvelle inattendue m’avait rendu presque délirant.

Le voyage à LA s’est révélé être une pure merveille. J'ai découvert une ville dont les charmes étaient réels, malgré l’horrible opinion que j’en avais (a broken toilet bowl of a place). J’ai visité avec Willie Loya le musée du South West sur les Indiens, le musée d’art moderne avec ses ventilateurs, ses prises géantes et ses WC mous. J’ai vu assisté à mon premier match de base-ball, The Dodgers versus The Astros. Premier match, premier hot dog, première bière sur les gradins à moitié vides. J’ai rencontré des tas de gens, même la fameuse artiste des “murals” de Los Angeles. Nous avons meme même fait les plages du Pacifique avec bière illégale enterrée dans le sable, vue sur les hangars de la Hughes et même redescendu Sunset Boulevard à Hollywood. Nous devions rester un jour, nous sommes restés une semaine.

San Juan Bautista. 21 Juillet 1995
De retour vers le 20 ou 21, j’étais allé voir aussitôt Jeffa Kathy pour lui parler comme promis. Elle m’avait écouté avec la même patience admirable qu’elle mettait à accomplir ses fonctions cérémonielles. Elle m’avait confirmé la même chose que David et Cynthia à propos de Don Juan en précisant que tous ceux qui faisaient partie de la tradition n’étaient pas forcément des danseurs eux-mêmes mais pouvaient être des guides spirituels. Jusque là je n’avais jamais fait le lien formel entre les écrits de Castaneda et les Danzantes. Depuis, de très nombreux indices m’avaient montré que la filiation entre les enseignements de Don Juan tels que Castaneda les avaient révélés au monde et la tradition millénaire des Danzantes était réelle et profonde. Il y avait toujours présent dans mes pensées cette inquiétude du « Cargo », et de la contamination de terrain. Dans quelle mesure le Groupe Xinachtli et au delà des Etats-Unis, l’ensemble des autres groupes traditionnels encore au Mexique, n’avaient-ils pas tous été plus ou moins influencés par les écrits de Castaneda ? Je pouvais deja constater tous les jours dans mes conversations avec les membres du groupe de San Juan Bautista que certains concepts et même l’ensemble même du vocabulaire spécifique de « la Voie du Guerrier » de Castaneda étaient couramment utilisés.  mais j’avais simplement assumé qu’il s’agissait d’un usage local, d’une sorte de « mode » New Age. La suite me prouva que non… Kathy m’avait montré l’étendue de sa simplicité et de son humilité en s’excusant de ne pas en savoir davantage,  et d’être indigne d’avoir été choisie par le Maestro pour être la jeffa malgré son jeune âge par rapport au reste du groupe, à commencer par César lui-même qui était à la fois son mari, plus âgé et en même temps plein de respect pour elle et pour la réalité de son rôle. Je lui avais finalement dit que je voulais rentrer à San Francisco mais que j’attendais encore la fin du mois pour assister à une dernière velacion en l’honneur de Santo Santiago. J’avais également eu une longue conversation le même jour avec Gilberto qui non seulement m’avait confirmé ce que Kathy m’avait dit mais m’avait aussi appris plusieurs petites choses nouvelles qui m’avaient intrigué. En particulier il avait fait lui-même référence au fait qu’ils essayaient tous d’être des “Guerriers” et avait même mentionné « l’Impeccabilité » (concept central de la Voie du Guerrier de Don Juan) comme une forme appliquée du quotidien. Il m’avait jeté un regard un peu effrayant à deux reprises et m’avait dit, d’un air cryptique que « mon tyran » (c’est lui qui avait utilisé spontanément ce vocabulaire sans que j’aie à l’introduire), que mon tyran était le fait pour moi d’être français. J’avais, je crois, vaguement compris ce qu’il voulait dire sans vraiment comprendre mais je croiyais que je voyais: par exemple mes réactions agacées devant les blagues vaguement insultantes sur mon accent étranger et sur le fait que ces idiots de Français aimaient Jerry Lewis. De manière oblique je répondais invariablement “Les Français aiment Jerry Lewis sans doute parce qu’il est si typiquement américain”. J’avais fini par quitter San Juan après cette fameuse dernière velacion du 23 et sans le dire j’avais rendu une visite à Nana. Je m’étais recueilli une dernière fois sur sa tombe sous le soleil au dessus des belles collines dorées de San Juan.

San Francisco. Fin juillet 95
Après un bref séjour à San Francisco, j’avais repris la route pour Tucson. J’avais réussi à contacter Dan qui était je ne sais où. J’avais conduit toute la journée jusqu’à Barstow, pris une chambre au premier Motel 6 à la sortie de la ville. Dan à qui j’avais laissé un message m’avait rappelé tard pour m’apprendre qu’il ne pouvait pas venir comme prévu à Hotevila pour la « Home dance » des Kachinas. J’étais ennuyé parce que je ne voulais pas me trouver seul à Hopi. Dan m’avait persuadé d’y aller tout de même et d’essayer de voir Martin et même Evangelina sans lui. Le lendemain j’avais repris la route pour Needdles et Flagstaff puis j’avais pris l’embranchement de Leupp où j’avais ramassé en stop deux jeunes Navajos totalement ivres. Lorsqu’ils avaient su que j’allais à Hotevila, ils étaient devenus littéralement enragés et s’étaient mis à insulter les Hopis, les blancs et le Tribal Council à propos de la fameuse histoire du “joint use area”. J’étais assez mal à l’aise. Ils avaient si soif qu’ils s’étaient partagés avidement les glaçons qui restaient au fond de mon gobelet de coca. Je les avais laissés à un embranchement au milieu de nulle part. Ils s’étaient excusés profusément de leur éclat et je les avais plantés là. En venant, j’avais vu un signe qui m’avait serré le coeur, la moitié du San Francisco Peak était en feu et précisément la "Home Dance" servait à marquer la fin du cycle cérémoniel où les Kachinas retournaient chez elles, c’est-à-dire justement sur le San Francisco Peak qui était l’une des 4 montagnes sacrées qui délimitaient Hopiland et Navaholand. Ironiquement “Home was on fire”. On voyait depuis l’autoroute l’immense colonne de fumée presqu’aussi large que la montagne elle-même. J’étais arrivé de nuit sur la Second Mesa et j’avais installé ma tente derrière le Centre Culturel Hopi. Le lendemain j’avais conduit  jusqu’à Hotevila où j’avais assisté à l’aube à l’arrivée mystérieuse des Kachinas sur la minuscule plaza où ils allaient danser toute la journée. Ils arrivaient par une ruelle adjacente en portant de grands plants de maïs avec les épis et les racines, en poussant des tout petits cris de chouette. La cérémonie impliquait les Navajos, du moins rituellement, puisqu’une dizaine de Kachinas étaient vêtues en femmes Navajos avec perruques et longues robes de satin moirées, chemise à large col et colliers de turquoise. Il était frappant de voir les similitudes avec certaines gitanes que j’avais vues dans le sud de la France. Sous leurs masques de bois et leurs longues perruques de cheveux en queue de cheval, on pouvait voir qu’il s’agissait d’hommes déguisés en femmes. Ces Kachinas demeuraient en permanence à l’intérieur du cercle des danseurs et je remarquai que la série de danses d’ouverture était au nombre de quatre longues séquences rythmées des très longs chants murmurés Hopis et de hochets de gourde. Les chants produisaient une impression puissante sur tous les participants. Ces quatre “mouvements” étaient marqués par une pause et le cercle des danseurs suivait une lente rotation dont le petit groupe des Kachinas, immobiles au centre, servait à marquer à chaque fois une direction nouvelle. Les femmes du village qui s’étaient installées tout autour sur des chaises pliantes s’étaient levées pour aller bénir les Kachinas en leur saupoudrant les épaules et les bras de farine de maïs. C’était presque incroyable de voir ces corps peints terra cotta, qui leur donnait l’aspect des poteries Mochis et leur superbe masque blanc et vert, de ce vert “off jade” si particulier des Hopis. Ils portaient aussi une énorme couronne de branches de pin autour de leur cou, des carapaces de tortues emplies de petites graines derrière l’un des genoux et des grelots de bois à leurs chevilles. La cérémonie, du moins cette première partie à l’aube, fut clôturée par une longue séance d’échanges de présents. Les Kachinas s’étaient mises à distribuer des melons, des pieds de maïs et d’autres plantes aux spectateurs. Les « esprits » semblaient suivre un ordre particulier et ne donnaient leurs épis auxquels étaient parfois suspendues de toutes petites poupées Kachinas ou des arcs et des flèches miniatures, qu’à certains spectateurs qu’ils semblaient rechercher des yeux sans un mot à travers les fentes étroites de leurs masques en bois. J’avais remarqué derrière moi la présence discrète de Martin Gashwashioma, le « Gardien » des tablettes sacrées Hopis, appuyé contre un mur, en retrait, dans un coin. Après la première pause, j’étais reparti au restaurant du Centre Culturel. Après quoi, et un peu à cause du sentiment de froideur, voire de rejet des Hopis, je décidais de rentrer à Tucson en faisant un dernier crochet par Second Mesa pour assister à une autre danse. Le village perché au sommet d’une arrête rocheuse assez abrupte était resté très typiquement Hopi, peut-être à cause de l’étroitesse de sa superficie sur le piton rocheux.

 

Pueblo de Walpi

Walpi (Second Mesa) - 1872

 

Le soir je campais à Beaver Creek près de Montezuma Well que je voulais revoir après ma première visite, il y a plus de quatre ans avant mon départ pour la Californie. J’avais fini par arriver au campement en fin d’après-midi par des routes de terre qui évitaient Flagstaff puis j’étais allé me recueillir à Montezuma. Comme la première fois j’avais éprouvé cette même sensation d’être énergétiquement drainé et l’impression d’être brusquement devenu un très vieil homme avec comme souvent sur les lieux très chargés, les paumes des mains marbrées. Le lendemain je m’étais baigné dans une anse de la Beaver Creek et j’avais repris la route de Tucson, via Phoenix. En chemin, j’avais aperçu le panneau routier qui indiquait Casa Grande et sur une impulsion soudaine je quittais l’Interstate 10 pour revoir la ruine imposante de la “Grande Maison”. J’étais aussi curieux de trouver la raison qui avait poussé le groupe du Maestro, Xinachtli, à entreprendre le pèlerinage/migration qu’il avait organisé avec d’autres groupes il y a trois ans déjà depuis Casa Grande jusqu’à Mexico à pied pour refaire plus de 600 ans après le long périple des Mechica Chichimeca Aztecas. L’enceinte du village Anasazi avec la “Grande Maison” avait été clôturée et l’accès rendu payant par les services des Monuments Historiques. L'entrée se faisait à présent à travers un petit musée nouvellement construit, hyper climatisé comme toujours et comme tous les musées américains, merveilleusement didactique. En suivant la route assez plate et poussiéreuse qui m’avait conduit là, à travers une infinité de champs de coton, je me demandais ce qui avait pu donner à ce lieu plutôt banal et morne l’importance qu’il avait encore aujourd’hui aux yeux des derniers héritiers aztèques du Southwest. Une carte de l’Arizona, dans l’entrée du musée, m’avait apporté peut-être un élément de réponse. Toutes les tribus indiennes primitives avaient toujours un lieu, où au moins deux ou trois territoires se recoupaient et constituaient une enclave commune où ils pouvaient se rencontrer pour palabrer en terrain neutre. Comme par hasard, quatre des grands groupes d’Arizona se recoupaient exactement à Casa Grande (comme les différents clans Hupa de la Hoopa Valley dont m’avait parlé Craig Carpenter). Les Pimas, les Athacascans, les Mogollons et les Anasazis. Je n’étais pas du tout sûr de leur confluence géographique ou même temporelle, mais soit... J’avais fait le tour de la “Grande Maison” en essayant de « ressentir » quelque chose... en vain. Le Musée avait ceci d’intéressant qu’il m’avait permis de prendre conscience de la taille réelle du "compound" surtout grâce à la maquette en relief qui montrait au nord de l’enceinte une levée de terre ovale, un terrain de jeux, dans sa forme primitive des  fameux “ball court” méso-américains, généralement en pierres et en forme de I ou de H majuscule. C’était stupéfiant de trouver si loin dans le nord les traces de ces terrains de jeux cérémoniels que l’on peut voir encore aussi loin au sud que Chichen Itza. J’étais reparti vers la Grande Maison et derrière, j’avais trouvé un fragment de poterie incongru sur ce terrain pourtant passé au peigne fin et parcouru de touristes et d'archéologues. J’étais seul à affronter la chaleur. Après un regard circulaire, j’avais ramassé vivement le fragment qui s’était aussitôt brisé en deux entre mes doigts. Sur l’une des parties, je pouvais encore voir une ombre de peinture noire. Sur une impulsion, j’avais laissé le plus petit bout sur place et je m’étais accaparé de l’autre avec un sentiment étrange et ambivalent qui me disait de ne pas le faire. J’éprouvais en même temps un sentiment opposé d’avidité et un désir de possession très désagréable. Je me raisonnai en me disant que je donnerai le fragment à Dan et que donc je n’agissais pas par cupidité personnelle.

J’avais ensuite repris la route en direction de Tucson, la température avoisinait les 120 degrés Fahrenheit. Le ciel s’était couvert et une tempête s’était levée. Les vents soufflaient brusquement très fort et soulevaient de véritables murs de sable. J’avais traversé des nappes si denses et crépitantes que je ne voyais même plus l’avant de mon capot. La poussière provenait visiblement des champs de coton adjacents à la route et qui érodaient peu à peu la couche de terre superficielle. J’avais réussi à rejoindre la jonction de la I 10 et presqu’aussitôt j’étais tombé sur un gigantesque accident qui avait totalement barré l’autoroute dans les deux sens. Une artère à 6 voies ! Les voitures, les camions, les bétaillères et même un bus Greyhound s’étaient emboutis par dizaines dans le brouillard de sable de la mousson d’été. J’avais évité l’accident de quelques minutes à peine grâce à mon détour par Casa Grande. Je repris une bretelle qui contournait l’autoroute. L'endroit commençait déjà à grouiller de Rangers. Je pouvais même voir les camions géants à antennes paraboliques de KGUN9 News et des hélicoptères. Les journalistes étaient plus rapides que les ambulanciers.
 
J’ai retrouvé Dan à Tucson avec un très grand plaisir. Mon retour m’avait empli de joie et de mélancolie. Je lui avais parlé de ma visite à Casa Grande et du fragment de poterie que je voulais lui offrir. Il m’avait désapprouvé, comme toujours à sa manière très douce et peu insistante. Il m’avait suggéré de ramener le fragment où je l’avais pris et il avait ajouté en souriant “ce sera une occasion pour toi de revenir...".

Pony Hills, New Mexico, août 95
Quelques jours plus tard j’avais repris la route avec Dan qui m’avait demandé de le conduire à Santa Fe pour retrouver sa petite amie du moment. Il voulait même que je l’accompagne jusqu’au Wisconsin mais j’avais refusé. Je voulais bien aller jusqu’au Nouveau Mexique mais je préférais revenir ensuite vers Tucson et rester là-bas à attendre l’inspiration du moment. Nous avions traversé rapidement cette fantastique partie de l’Apache County en longeant les Chiricahuas Mountains. Nous étions au coeur du territoire de Geronimo. Vers la fin de l’après-midi, nous quittâmes l’autoroute entre Deming et Hatch par une route de terre qui contournait les collines et un étrange barrage de terre. L’endroit s’appelait Pony Hills, je crois,et Dan me conduisit jusqu'aux pieds d’une superbe collection de pétroglyphes. Après avoir grimpé les premiers rochers ocre bruns, nous avions retrouvé l’une des plus belles représentations de Kokopelli à ma connaissance. Je l’avais reconnue pour l’avoir vue en photo chez Dan et dans plusieurs ouvrages spécialisés. Dan m’avait fait remarquer la petite queue pelucheuse qui lui donnait, avec ses antennes,l'aspect d'un grand lièvre au dos rond jouant de la flûte. J’avais enlevé mes chaussures malgré les avertissements de Dan à propos des serpents à sonnettes parce que j’avais le sentiment de fouler une terre sacrée. Il y avait la une grande quantité de traces de pas gravés dans les rochers, certains de la taille d’un pied d’enfant, d’autres de celui de Big Foot. Ils étaient alignés selon certaines directions qui indiquaient les sens migratoires à côté des symboles omniprésents du clan de l’Ours. Dan me montra la signification de certaines lignes qui indiquaient à l’horizon la direction de points d’eau, une ligne droite qui finissait en une double boucle signifiait qu’il fallait aller jusqu’au point d’eau dans les collines voisines mais qu’il fallait revenir au point de départ. Il y avait là au sommet des rochers encore des traces d’eau dans des tout petits bassins naturels creusés dans la roche. La présence de Massaw était évidente. Dan avait systématiquement photographié les pierres et en particulier les traces consternantes des imbéciles qui avaient essayé d’emporter au ciseau à froid des pétroglyphes multimillénaires pour les mettre sur leurs cheminées ou les vendre à des collectionneurs. J’étais furieux et profondément déprimé par l’étendue des dégâts. On pouvait voir où ils avaient commencé à marteler la roche et où ils s’étaient arrêtés après avoir même brisé le pétroglyphe lui-même. Certains utilisaient de la dynamite. Dan prit une série de photos de la pierre “Magenta” et de mon pied nu à côté des traces de pas minuscules plus anciennes que les pyramides. Nous avions fait chacun une petite offrande et nous avions repris la route. C’était l’approche du crépuscule et la lumière était magnifique.

 

Représentation de kokopelli à pony Hills

Représentation de Kokopelli sur un pétroglyphe hopi - Pony Hills

 

A peine avions-nous quitté le petit dégagement de terre où j’avais garé ma voiture qu’un lièvre du désert magnifique était venu très lentement et s’était assis devant la voiture, au beau milieu du chemin, en me coupant la route. J’étais stupéfait, j’avais déjà souvent vu ces grands Jack Rabbits qu’on appelait aussi Hare en anglais et mon expérience était qu’ils étaient plutôt timides et fuyaient invariablement à l’approche des gens. Je n’avais jamais réussi à les voir d’aussi près que depuis les fenêtres de ma maison à Tucson d’où je pouvais les observer sans qu’ils puissent deviner ma présence derrière les vitres. Celui-ci était splendide, il s’était assis à un mètre à peine devant la voiture et me regardait calmement en agitant son nez comme sont supposés le faire tous les lapins. Il y avait quelque chose d’étrange non seulement dans son comportement mais encore en lui-même. Son pelage était d’un bleu gris irréel et tous ses traits, depuis ses magnifiques pupilles dorées et ses fines oreilles, étaient d’une netteté et d’une grâce incroyable.  J’avais toujours vu ces lièvres comme plutôt comiques et disgracieux mais celui-là était stupéfiant de beauté. Toujours aussi lentement qu’il était venu, il s’était déplacé vers la droite de façon à venir à un mètre de ma portière gauche, côté conducteur et là, il s’était assis, toujours aussi calme, toujours aussi beau à me contempler amicalement de son oeil rond et doré. Dan et moi avions eu presque en même temps la même pensée. Je me tournai vers lui et je m’écriai: “Dan, c’est Kokopelli, il est venu nous saluer” et pendant que j’étais encore tourné en train de lui parler je vis les yeux de Dan suivre par dessus mon épaule un mouvement latéral. Le temps de me retourner, le lièvre avait disparu. Le plus étrange était qu’il n’y avait à proximité aucun buisson, ou aucun rocher assez gros pour le dissimuler. Il s’était littéralement volatilisé. J’étais surexcité et je n’arrêtais pas de m’écrier “C’est Kokopelli, c’est Kokopelli”. Dan me fit remarquer alors que le jack rabbit avait la même petite “fuzzy tail”, la même queue touffue que la représentation du Kokopelli que nous venions de voir sur les roches des Pony Hills. Cette remarque m’avait plongé dans un abîme de réflexions sur la signification de ce symbole qui accompagnait toutes les migrations du nouveau monde et selon Dan depuis de la Sibérie,  à la Suède et même jusqu’à Hawaii. J’exultais. Dan avait vu ailleurs, peut-être à Chaco Canyon ou à Mesa Verde, une image de Kokopelli émergeant de la tête de Massaw. Nous nous perdions en conjectures à propos du rapport à établir entre les deux figures et surtout de la possibilité d’une hypostase de Massaw, Kokopelli serait alors l’une des manifestations possible du « Grand Maître de cette Terre » comme l’appelait Craig. Une discussion que Dan avait eue des années auparavant avec Martin Gashwashioma lui avait confirmé que Massaw n’était cependant pas le Créateur. Je croyais savoir d’après mes lectures qu’il s’agissait de Sotuknang et que Massaw était seulement le Grand Dieu/gardien de ce « Cinquième Monde » et qui avait accueilli les Hopis à leur sortie du point d’émergence, après leur long séjour souterrain en compagnie du peuple des fourmis. Massaw leur avait donné ses instructions définitives: “voici le bâton à fouir, voici le petit sac de graines. Menez une vie de simplicité et de paix, ne tuez personne et ne commencez aucune guerre”. Tous ceux qui s’écarteraient de la voie tracée par Massaw étaient “ka hopi”, mauvais Hopi, et seraient bannis à jamais. Dan me raconta à la suite de cette rencontre merveilleuse qu’il avait eu une expérience encore plus troublante quelques années auparavant. Il se trouvait au même endroit et après avoir photographié la plupart des pétroglyphes, il avait trouvé une plume d’oiseau qu’il avait décidé de laisser comme offrande respectueuse. A peine la plume avait-elle effleuré la roche qu’une voix le fit sursauter. “Hey”. Le cri avait une qualité presque violente et impérieuse et avait été poussé par un homme très brun et très grand accompagné d’une femme plutôt menue extraordinairement pâle et aussi d’un enfant avec un chien sur les talons. Ils s’étaient approchés de Dan qui ne pouvait toujours pas comprendre d’où venaient ces gens dans cet endroit si totalement désert et plat et où le seul véhicule que Dan pouvait voir aux alentours était sa vieille scout délabrée près des rochers. Toute la scène avait une qualité d’irréalité absolue. La femme s’était rapprochée de lui en souriant de façon énigmatique. Dan s’émerveillait de la pâleur de son teint qu’il me décrivit comme “pure white”. L’homme qui semblait avoir lu ses pensées et qui lui inversement était presque noir de peau tant son teint était sombre, lui dit sur un ton d’excuse qu’elle venait d’Alaska...
Je ne me rappelais pas la suite mais je crois qu’ils avaient disparu par la suite presque aussi subitement qu’ils étaient venus, après s’être enquis de la raison de l’offrande de Dan. Là encore, Dan ne parvenait pas à comprendre par où ni comment ils avaient disparu. « Je suis persuadé que ce n’étaient pas des êtres humains ».

Cochiti Lake, New Mexico, août 1995
Après avoir mangé à Hatch, nous avions roulé jusqu’à Santa Fe où nous étions arrivés vers une heure du matin dans une maison à l’écart de la ville et qui appartenait à une amie de longue date de Dan, Margarita. Tout le monde était endormi et nous nous étions glissés silencieusement dans la maison plongée dans l’obscurité où deux lits avaient été préparés pour nous sur une petite rochelle au dessus du salon. Le lendemain Dan avait disparu avec sa petite amie me laissant dans une maison inconnue, sans m’avoir introduit ni même annoncé ma présence.

Au matin, après avoir fait connaissance avec Margarita, elle avait décidé de m’amener à la “campagne”, to the country comme elle disait, à sa manière énigmatique Nous nous étions tous embarqués en fin de matinée dans un énorme pick up truck conduit par Margarita. Deux enfants dont l’une était la fille de Marga et l’autre une petite amie ainsi que deux chiens énormes, l’un au pelage totalement blanc et aux yeux surprenants bleu pâle et l’autre totalement noir. Nous avions roulé un long moment vers Albuquerque puis emprunté des chemins de terre au niveau de Cochiti Lake. La piste à mesure que nous approchions des montagnes devenait terriblement ravinée et abrupte et Marga avait toutes les peines du monde à monter malgré le V8 de la Dodge. Il est vrai qu’à l’arrière nous portions 4 énormes barils d’eau douce que j’avais aidé à attacher à l’aide de sangles à treuil. Nous avions roulé ainsi dans ces montagnes incroyablement rocheuses pendant presque une heure avant d’atteindre une petite combe protégée à l’arrière par des arêtes rocheuses et ouverte vers le sud sur les montagnes del Sangre de Cristo. Une petite maison en adobe ocre dans le style colonial de Santa Fe se trouvait là, sur ce dégagement plat en forme de cirque rocheux. Je sus presque immédiatement de façon douloureuse que cette maison était celle dont tous mes rêves étaient peuplés. Un sentiment de déjà-vu, une familiarité absolue. Devant, la Ramada s’ouvrait sur le sud et les collines qui se perdaient à l’infini vers les montagnes du sud tachetées de genévriers et de pins ponderosa. Malgré l’extrême isolement du lieu où aucun signe de présence humaine ne pouvait se distinguer à perte de vue, la maison s’avéra être extrêmement confortable. Toutes les commodités d’une cuisine moderne, four, frigidaire, double évier, un petit séjour dallé à l’ancienne aux poutres apparentes  avec deux grands sofas qui se transformaient en lits, une télévision, une mini chaîne stéréo et une salle de bain spacieuse avec un immense miroir encadré d’argent repoussé dans le style mexicain. Toute la maison était emménagée avec goût. Sous la ramada, une grande table avec des bancs rustiques était flanquée de fauteuils en osier et de pots d’hibiscus en fleurs, en face de la maison une allée aménagée en étage avec tellement de soin qu’il était difficile de la distinguer même à quelques mètres tellement elle se confondait avec les rochers. Sur les terrasses il y avait un jacuzzi en planches de chêne et plus haut un autre bassin lui-aussi en bois mais pour le bain froid. Luxe inouï, derrière un petit bosquet de pin, on devinait le toit et la cheminée d’un sauna chauffé au bois. Toute la maison était branchée sur un gigantesque panneau solaire photo tropique qui suivait du matin au soir la courbe du soleil. Une série d’énormes batteries derrière la maison étaient reliées à un petit transformateur sous l’évier qui alimentait toute la maison en électricité. Nous avions passé avec les enfants et les chiens trois jours idylliques partagés entre de longues promenades dans les arroyos, les bains dans le jacuzzi et les repas sous la ramada.
La première nuit, nous étions restés, Marga et moi, sous la ramada à contempler le ciel nocturne et la nuit qui nous environnait, mystérieuse et terrifiante. C’était cette nuit pour la première fois de ma vie que j’avais pu observer ce que Marga appelait les “esprits”. Pendant de longues heures des lumières erratiques et pâles luisaient tantôt dans un arbre sur la droite de la maison, tantôt derrière le groupe de buissons qui limitaient le sud du terre-plein. A un moment, sur une injonction de Marga, j’avais quitté la sécurité illusoire de la ramada pour aller vers le groupe de rochers qui épaulaient le débouché de la route. Marga très froidement m’avait annoncé qu’un grand jaguar noir était là étendu sur les rochers et qu’il était mon Nagual. Avant ma venue, elle l’avait déjà entendu bien des nuits qui tournait autour de la maison. Selon elle, il s’agissait d’un jaguar/esprit qui faisait trembler les murs sur son passage. J’étais rien moins que rassuré. Je savais, sur le plan tout à fait trivial, que l’endroit pullulait encore de lions des montagnes très réels et que ces chats dont j’avais vu les traces innombrables dans les arroyos et autour de la maison avaient parfois la taille d’un âne respectable. Malgré tout je me levai pour aller vers cette zone d’ombre à l’est de la maison. Ce qui prouve que la plupart des avancées humaines ne sont finalement possibles qu'a partir d'une certaine dose d'inconscience. Dès que je m’étais approché des rochers, les deux chiens étaient venus littéralement se jeter dans mes jambes comme s’ils voulaient s’interposer ou me faire trébucher. Je me sentais stupidement rassuré par leur présence... je m'accroupis à trois ou quatre mètres du plus gros rocher et malgré les chiens qui me lapaient la figure avec entrain, j’avais pu le voir. Une forme noire massive, et très allongée qui remuait faiblement dans l’espèce de cavité arrondie au sommet du rocher. Là je m’étais arrêté net et j’avais battu en retraite. Même si j’étais persuadé qu’il était peut-être mon « animal compagnon », je ne me sentais pas de taille à le confronter cette nuit. (Le Maestro s’était plus tard moqué de moi à ce sujet).

Mexico City, 22 Octobre 1995
J’ai repris ce carnet alors que le vol de la United 1123 était encore sur le tarmac de San Francisco pour Mexico city. Je décollais dans 5 minutes pour aller retrouver David et Gilberto qui étaient déjà partis depuis 3 semaines au moins mais en suivant un itinéraire plus tortueux qui les avait amenés en Utah, au Colorado et au Texas où ils avaient finalement franchi la frontière. Je me devais de revenir sur mon premier séjour au Mexique, mais j’avais peu d’espoir de retrouver l’ordre exact et le contenu et la teneur de toutes mes conversations avec le Maestro. Je me suis depuis contenté de reprendre le fil des notes que j’avais jetées à mon retour sachant combien j’aurais oublié à peine quelques semaines plus tard. Je sais qu’à bien y regarder même la trivialité des instants quotidiens contenait en elle-même ses propres leçons sans doute, mais on verra...

Mexico City, 23 Octobre 1995
Après mon arrivée à l’aéroport, et l’interminable série de courses que David voulait faire à l’aéroport, nous avions fini par prendre un taxi officiel pour aller, en principe, chez la Malinche Moraïma. J’avais compris à demi mots à travers les explications embarrassées de David que son amie (Luisa?) qu’il n’aimait pas beaucoup Moraïma. J’étais trop flottant pour réellement comprendre la nature de cette semi confidence qu’il me fit après que nous l’ayons déposée en chemin. La maison de Moraïma quoiqu’éclairée restait silencieuse et personne ne répondait à nos coups de sonnette. Je sus par la suite qu’elle ne fonctionnait pas et que Moraïma était bien là à nous attendre, sans savoir que nous étions dans la rue à crier son nom en vain. Je réalise à présent que cette curieuse coïncidence qui voulait que même la porte était restée hors de notre portée à cause de la grille et que nous ne pouvions pas l’atteindre pour y frapper, ainsi que l’absence étrange du chien, était sans doute liée à une raison plus importante qui fit que David, bizarrement soulagé de ne pouvoir rentrer, nous fit repartir en trombe dans le premier taxi qui passait par là. Il fallait avouer que j’étais trop ignorant ou trop excité pour réaliser la nature de cette occasion manquée. Nous avions repris la course commencée en fin d’après-midi pour finir dans la maison du Maestro. Je ne parlerai pas de ma première impression, à la vue du capharnaüm incroyable de son minuscule appartement Calle Solis. David qui décidément n’était pas fatigué m’avait entraîné dans une longue et tortueuse visite du Zocalo et du parc Alameida. J’aurais souhaité m’arrêter plus longtemps devant ce qui restait du Templo Mayor mais David s’en était approché avec réticence et une totale indifférence. Il semblait observer tous les passants que nous croisions dans l’espoir d’entrevoir un visage connu ou quelque chose qu’il ne voulut pas me dire. Je me sentais à la fois frustré et tendu par la fatigue du voyage. Il était presque minuit et je me trouvais sur les lieux même de la légende. J’avais tant lu sur le temple et j’avais l’impression que sur chaque banc du Parc Alameida, je trouverai Don Juan discutant avec Castaneda. Nous aviions essayé pratiquement tous les stands de nourriture entre le Zocalo et le parc, depuis les bananes plantain à la crème jusqu’aux crêpes et aux tacos. Finalement nous avions repris un taxi pour retourner finalement à l’appartement du Maestro. David m’avait expliqué de façon confuse que nous devions repartir le lendemain même pour Cuernavaca où se trouvait vraiment le Maestro. Il avait tenté de m’expliquer que je devais laisser à Mexico mes affaires et ne prendre qu’un petit sac avec moi.

La première nuit que j’avais passée dans la minuscule chambre du Maestro sur la mince couverture rouge qui lui servait de natte, je n’avais pu trouver le sommeil. Mon esprit était emporté par le tourbillon d’impressions et d’excitations que j’avais ressenties pendant cette première journée. Les ronflements de David ne m’aidaient pas non plus. Je me trouvais pour la première fois au Mexique. J’en avais rêvé et j’étais là enfin à Mexico ! J’allais enfin retrouver le Maestro le lendemain. Je ne m'endormis que vers l'aube et j'eus aussitôt un rêve étrange. Le premier avait commencé selon la forme, classique habituelle pour moi, d’un très ancien rêve récurrent que j’avais depuis mon adolescence, celui d’un mur de pierres ou de briques qui exerçait sur tout mon corps une attraction magnétique. Je me rapprochais du mur au ralenti comme dans une séquence de travelling cinématographique, mais cette fois au lieu de me trouver confronté à un mur lépreux, je me trouvais en face de mon visage immensément agrandi. Le même mouvement de traction s’était enclenché et je m’étais vu lentement attiré vers mon visage immense. Mêmes réactions qu’à l’accoutumée, peur panique, refus du mouvement de zoom, frayeur intense, qui s’augmentait à mesure que je me rapprochais de la surface de ce masque géant... Cette fois de façon inattendue je surmontai la peur et je passai à travers… mon propre visage avec un sentiment mêlé à la fois de terreur abjecte et de triomphe. De l’autre côté, à nouveau, un autre visage/masque que je franchis aussi dans les mêmes conditions une deuxième fois pour retrouver la même chose encore de l’autre côté. Le deuxième rêve était me semblait-il d’une très grande importance et, comme il va de soi, je l’ai aujourd’hui totalement oublié. Le lendemain matin nous étions allés déjeuner dans un petit marché couvert sur un de ces restaurants à tréteaux entre un marchand de légumes et une sorte d’épicerie bazar. J’étais irrité d’être encore à Mexico et il me semblait évident que nous perdions du temps à traîner dans ce marché lorsque nous aurions du nous trouver à la gare des autobus pour Cuernavaca. J’étais de mauvaise humeur et furieux contre la lenteur et l’inefficacité de David. Finalement, il se décida à lever le camp et à partir pour la gare.

J’étais plein de suspicion à son endroit et la façon qu’il avait de répondre à mes questions ne faisait qu’aggraver mes doutes. Gilberto disait de lui qu’il jouait son “petit Maestro”.  Personne n’était là pour nous accueillir au terminal central, nous avions donc pris un taxi jusqu’à la Calle Tecolote, et là nous avions appris ce dont je me doutais déjà, que Le Maestro et Johanan, le fils de notre hôtesse Dora, étaient en train de nous attendre à l’autre terminal, celui de la Selva. J’étais furieux. Après des heures perdues, à cause de l’imprévoyance et la négligence de David, le Maestro avait fini par revenir chez Dora. A son visage, je pouvais voir sa fureur mais j’étais si heureux de le voir que, je crois, il se retint de faire un malheur. Il n’avait pas du tout changé, il paraissait peut-être un peu plus fatigué et se déplaçait moins vite que dans mon souvenir. Deux années étaient passées depuis notre rencontre à San Juan Bautista. Je savais qu’il avait été malade et que quelqu'un essayait de le "tuer".

Cuernavaca, 8 Janvier 1996
Le repas totalement végétarien de Dora était une vraie merveille et j’avais gouté en un repas à plus de fruits et de légumes nouveaux qu’en une année. L’après-midi, nous étions tous montés dans la minuscule Volkswagen de Johanan qui nous avait amenés à l’extérieur de Cuernavaca pour visiter « La Universidad Nahuatl ». Nous avions pris à travers ce qui semblait être une infinité de chemins de terre et de champs dans la direction de la fameuse « université ». A un moment, nous avions du même abandonner la voiture au bout d’un chemin creux pour continuer à pied vers une série de curieux bâtiments perdus au milieu de pâtures sauvages. C’était, en réduction, une reproduction de l’esplanade du temple, avec d’un coté le Templo Mayor et un groupe de maisons en pyramides qui abritaient l’école proprement dite. L’endroit était un curieux mélange de chantier et de reconstitution plus ou moins fidèle des centres religieux de l’ancienne Tenochtitlan. Un dégagement central séparait l’ensemble, le tout était peint de couleurs assez criardes mais qui semblaient reprendre assez fidèlement les couleurs qu’utilisaient les Aztèques eux-mêmes pour leurs temples. On avait retrouvé des pigments qui prouvaient que les centres cérémoniels étaient tous soigneusement peints de couleurs significatives. Notre guide, un jeune homme qui vint à notre rencontre, nous fit visiter l’endroit avec une fierté perceptible. La plupart des petits bâtiments n’étaient que des coques pyramidales en béton et étaient, à l’exception de la première bâtisse, tous en travaux. Le « Templo Mayor » devait abriter les dortoirs pour les filles et les garçons, une autre pyramide, la bibliothèque, les salles de cours, etc.… L’ensemble était soigneusement orienté par rapport aux points cardinaux. Un peu à l’écart, sous une sorte de hangar ouvert sur un coté, une cuisine de fortune regroupait la petite population de l’école. Une vingtaine d’enfants de quinze ans et moins qui s’activaient autour des fourneaux à gaz et semblaient préparer le repas du soir. En réalité, il s’avéra que les enfants avaient une « classe de cuisine traditionnelle » avec une femme au visage curieusement asymétrique qui leur donnait une leçon sur la préparation de l’atolli et sur les usages de l’amarante.

Le Maestro nous présenta à tous. On nous fit les honneurs d’une longue table sur tréteaux. Les enfants avaient à la fois l’air curieusement timides et incroyablement respectueux vis à vis du Maestro, ce qui, étrangement, leur donnait à la fois un air réservé mais en même temps plein d’une assurance un peu farouche. Ils continuaient pour la plupart à s’agiter autour des pots et des marmites tout en nous accordant une attention faussement détachée. Le Maestro aborda avec la maîtresse une longue discussion qui tourna peu à peu à une conférence, à moitié hurlée, à l’intention des enfants. Les peuples qui avaient oublié leur nourriture « mère » avaient tous périclité. C’est pourquoi les Espagnols avaient tenté d’interdire l’usage de certaines plantes, telle l’amarante, pour détruire les anciens usages et affaiblir le peuple. Le Maestro s’emportait contre le blé, le soja, le riz qui étaient, selon lui, des substituts dangereux et nocifs au maïs. C’était le maïs qui avait soutenu l’élan vital des peuples indiens, il était sacré et natif de ce continent. Vivre, c’était vivre du maïs. Utiliser aujourd’hui la farine de blé comme les gringos pour les tortillas était à la fois un blasphème et un crime. Les tacos ne pouvaient être qu’au maïs. L’amarante fournissait avec l’infinie variété d’haricots mexicains toutes les protéines nécessaires au corps, etc.… Les enfants abandonnaient peu à peu les fourneaux et s’agglutinaient autour de la table pour mieux entendre la voix tonnante du vieux maître. Ce qui me frappait, c’était la religiosité diffuse qui se dégageait de la scène. Ces gosses étaient subjugués par un savoir austère et millénaire. Au lieu de s’agiter, de bailler, ils écoutaient ce vieil homme parler de cet âge d’or, de leurs ancêtres qui étaient forts et sains, en harmonie naturelle avec leurs ressources et où la terre fournissait , dans sa sagesse, l’abondance et la plénitude.

La nuit était tombée et on avait poussé devant nous, des tasses fumantes d’atolli sucré, ainsi qu’un bon nombre de sachets en plastique pleins d’une poudre dorée. L’atolli était une sorte de boisson qui hésitait entre le chocolat chaud et le malt, et les enfants voulaient nous vendre leur petite production. Le Maestro me fit signe impérativement d’acheter quelques paquets. (L’argent était pour payer l’achat des produits utilisés pour les cours de cuisine, me glissa-t-il à l’oreille.)

Nous étions repartis dans la nuit noire où seuls se devinaient les profils massifs des pyramides. Je n’avais jamais su comment, dans l’obscurité la plus totale, ne voyant même pas nos pieds, nous avions retrouvé la voiture de Johanan. Cette nuit, nous avions tous dormi sur le sol d’un appartement de banlieue, dans ce qui m’apparut être une cité dortoir en béton, aux environs de Cuernavaca. Nous étions épuisés mais le Maestro se montrait curieusement très prévenant avec moi. Il me fit goûter à une assiette de fruits apparemment pourris, survolés d’une nuée de minuscules moucherons et croupissant dans un jus figé, jaunâtre et à l’odeur nauséabonde. Contrairement aux apparences, les fruits étaient très doux et même assez bons. Je refusai de dormir dans la même pièce que David, seulement pour découvrir que les ronflements du Maestro couvraient même ceux de David et le faisaient paraître presque discret en comparaison. A l’aube, le Maestro insista pour préparer lui même une sorte de salade de fruits pour David qui souffrait de diabète et devait impérativement manger sous peine de s’évanouir. Le malheureux devait s’injecter lui-même, dans le ventre, des piqûres d’insuline et semblait souffrir le martyr. Sans explication, Andres décida que les fruits de la veille étaient à présent immangeables. Je ne voyais pas franchement la différence et je recommençai à m’angoisser sur toutes les histoires d’horreur concernant la fameuse « vengeance de Moctezuma ». Je me voyais des avenirs de diarrhée, un destin de latrines. Mais avant même de pouvoir m’inquiéter, nous étions déjà dans la rue à la recherche d’un taxi pour nous amener à la station d’autobus. Les Mexicains semblent entretenir une solide indifférence au paysage. Pendant que je m’évertuais à entrevoir ce qui défilait là dehors, tous les passagers, sans exception, avaient tiré leurs rideaux et dormaient en cœur, dans le confort feutré du Pullman, pendant que nous passions devant le Popocatépetl et les plaines fabuleuses du plateau central.

Mexico
Nous étions revenus ensemble à Mexico en bus. Dans la rue qui menait à son appartement, plusieurs personnes se levaient pour le saluer respectueusement au passage et comme nous arrivions devant sa porte, un vieux chien borgne et très mal en point se leva péniblement pour nous laisser passer. “Même les chiens me connaissent ici” me murmura le Maestro.

Le lendemain nous sommes partis tous les deux pour une longue promenade dans le quartier de la Lagunilla voir sa soeur qui tenait un petit stand de vêtements pour enfants dans le Tianguis puis nous sommes allés en taxi jusqu’au Zocalo. Arrivés devant le Templo Mayor, le Maestro avait sorti de ses poches une cigarette qu’il décortiqua très soigneusement, effrita le tabac dans la paume de ses mains et devant les marchands de babioles made in Hong Kong, impassibles et indifférents, il fit une offrande aux quatre directions debout sur cette sorte de passerelle qui court le long des ruines de la Grande Pyramide. A la fin, en un mouvement circulaire de son bras levé au dessus de nos têtes, il nous recouvrit tous les deux d’une pluie de tabac. Presqu’aussitôt la pluie commença à tomber doucement sur le temple. Le Maestro tout fait décidé à flâner malgré la pluie fine se lança dans une longue discussion avec les vendeurs de livres qui bordaient la maquette de Mexico-Tenochtitlan. Il s’empara d’un exemplaire en couleur du codex de la peregrinacion. La première et deuxième page représentaient la sortie d’Aztlan. “Qu’est-ce que c’est cette chose qui surmonte le temple d’Aztlan?” me demanda-t-il en me montrant le petit dessin étrange qui surmontait la pyramide. Je ne savais pas. Il ne dit rien mais renifla avec mépris devant mon ignorance. J’avais appris à mes dépends à ne pas le pousser à bout avec mes questions incessantes et je ne demandai rien. Mais un peu plus tard, assis confortablement dans l’une des petites cantinas du quartier de la Lagunilla, il me donna l’explication du dessin sans même que je ne l’ai demandée. Ce petit motif, me confia-t-il, représentait les outils pour faire le feu et symbolisaient la Tradition la plus pure (Aztli), c’est-à-dire celle de la connaissance du feu intérieur.
“Et puisque nous en sommes aux énigmes, me dit-il, pourquoi sur ce même Codex les sept tribus primitives qui sortent de Chicomoztoc, (les sept cavernes ou le lieu d’émergence des clan nahuas) sont-elles représentées par huit personnages au lieu de sept?” 
Effectivement Chicome voulait dire sept en nahuatl.
“Je ne te parlerai plus jusqu’à ce que tu trouves tout seul pourquoi” m’annonça t-il froidement.
Je voulais protester ; comment au nom du ciel j’allais savoir ça ! Mais en même temps je savais qu’il ne m’écouterait pas. Je me mis à réfléchir intensément, rejetant toutes sortes de solutions abracadabrantes et de frustration, je ne remarquai même pas que nous étions déjà dans la rue. Nous avons marché ainsi longtemps en silence, moi ruminant, et lui tout sourire. Et tout à coup, alors même que je m’apprêtais à lui avouer que je n’en savais rien,  et que je n’avais aucun moyen de savoir et que pourquoi d’ailleurs moi, pauvre blanc, j’allais savoir ca, je m’écriai, presque par devers moi :
 “C’est l’autre tribu, Maestro ! C’est celle qui est de l’autre coté, de l’autre coté du mur de la conscience.”
Il me sourit avec ravissement. J’étais si bouleversé sur le coup et tellement soulagé que je ne m’interrogeais même pas sur le sens de ce petit miracle qui venait de s’opérer en dépit de moi. Du coup, rendu à la parole, le Maestro se lança dans une longue explication de la fameuse Pierre du Soleil qui selon lui était très importante parce que tout s’y trouvait expliqué, à la fois la science mais aussi la conscience. Il revint sur le sens du mot “Aztlan”, le “lieu blanc”, le lieu d’origine des Azteca Chichimeca. “Atl” voulait aussi dire eau. Atlan, le lieu des Atlanèques, autre nom des Aztèques. Il me fit remarquer que le phonème “Alt” était très rare dans les langues grecques et latines et ne se retrouvait que dans très peu de mots : Atlas, athlète, Atlantique, Atlantes… Selon lui ces quelques mots indiquaient une filiation entre la légende de l’Atlantide et l’insistance des Nahuas à placer leurs origines lointaines sur une série d’iles disparues quelque part dans l’Atlantique ; des “marches” qui s’enfonçaient dans la mer derrière eux à mesure qu’ils s’en éloignaient. Je lui rappelais par jeu que j’étais né au pied de l’Atlas. Il me tapota gentiment le dos. “Hé Sion, ne porte pas tout le poids du monde, hein !”.

L’oratorio de la Curva
Ce jour-la, sans même daigner m’expliquer, le Maestro me fit acheter au tiangis une énorme gerbe de fleurs blanches aux tiges très longues qu’il m’obligea malgré mon embarras à transporter tout le long du métro. Nous étions descendus à une station inconnue et il me fit signe de le suivre sans dire un mot. Le quartier semblait curieusement désert et mal famé. Il me chuchota d’un air entendu: « Ici c’est la curva, c’est un quartier très dangereux où même la police ne vient jamais. » Il s’arrêta devant une cabine téléphonique immaculée. « Tu vois ça ? La compagnie des téléphones Telmex installe toutes ces cabines ici. Toutes les communications même internationales sont gratuites, comme ça les gens du quartier ne les vandalisent pas.» On continua de déambuler dans les rues désertes ponctuées de nouvelles cabines téléphoniques flambantes neuves. Le Maestro brusquement bifurqua dans une petite allée barrée par un portail en fer. Deux hommes à l’allure franchement sinistre et menaçante le laissèrent passer puis me barrèrent la route d’un même mouvement. L’un des deux, le plus jeune, se rapprocha de moi et se mit à me dévisager de très près par dessus ma gerbe ridicule. J’entendis de l’autre côté du portail la voix impatiente du Maestro qui m’appelait. Et là, petit miracle… Je repoussai le jeune homme des deux bras et je rentrai sans que ni l’un ni l’autre ne cherchent à m’en empêcher. Dans l’arrière cour assez minable, des poules, des chats. Nous nous sommes arrêtés un moment pour saluer une vieille Malinche, je crois qu’elle s’appelait Rosa. A gauche une sorte de garage atelier en maçonnerie que le Maestro ouvrit avec une clef plate. A l’intérieur il m’ordonna d’un ton brusquement coléreux d’aller déposer la gerbe dans un grand vase devant un autel caractéristique des Velaciones. Tout le fond du petit local était occupé par une longue table recouverte méticuleusement de fleurs séchées, d’exvotos, de photos de personnes mortes, de papiers crépons mexicains, de statuettes, de crucifix, de cierges, d’images de saints catholiques et de dizaines de coquillages. Nous fûmes rejoints mystérieusement par Gilberto et David, venus là je ne sais trop comment, et après une courte cérémonie assez émouvante devant l’autel, le Maestro embrassa tour à tour Gilberto et David selon la tradition des Compadres de la Danza mais refusa de me saluer comme il en avait pourtant l’habitude. Devant mon air ennuyé, il me dit de façon cryptique : « Tu dois changer les mentalités ». Changer ma mentalité ou faire changer les mentalités ? Je me gardai bien de lui poser la question. Parfois la syntaxe de son français me laissait en suspend quant au sens exact de certaines de ses phrases. Il m’expliqua en me prenant à part que c’était l’Oratorio secret de son groupe de Danza. J’imaginai qu’il s’agissait de Xinachtli et que c’était sans doute la raison de la différence qu’il avait voulu marquer entre moi, l’étranger, et ses deux compadres de la Danza en refusant de me saluer à la fin de la cérémonie. Au moment de quitter l’Oratorio il se lança dans une explication chuchotée sur la signification spirituelle des coquillages qui jonchaient littéralement cet autel particulier. L’explication, je crois, avait à voir avec Ehecatl, le dieu du vent. De retour dans la rue, comme je me décidais finalement à lui raconter une visite que j’avais faite à une voyante en France plus de vingt ans auparavant, il me répondit dans son style inimitable :
« Nous avons plus de temps que de vie ».
Sans me démonter je lui racontai aussitôt mon rêve du premier jour à Mexico City, celui dans lequel je traversais par trois fois mon visage géant.
« C’est la conscience » m’asséna-t-il d’un ton agacé, point final.
Toujours sans me démonter je me mis à lui raconter un autre rêve que j’avais fait dans notre ancienne maison de Berkeley et dans lequel je m’étais vu sortir de mon corps endormi et errer sans but dans les pièces obscures du premier étage. Andrès s’arrêta brusquement en plein milieu de la rue, je m’attendais à un nouvel éclat ou à une de ses fameuses phrases cryptiques et cinglantes. Mais il me considéra un moment d’un air inquisiteur et me dit  le plus sérieusement du monde:
« Attention c’est très dangereux, tu commences à te dédoubler ».
Encouragé par cette ouverture inattendue et comme je le pressais encore de m’expliquer un peu plus ce qu’il venait de dire, il m’asséna son fameux « Ah, tu parles trop ! » d’un air excédé, me tourna le dos et recommença à s’éloigner.
L’après-midi, nous avions rendu visite à sa sœur, puis nous étions allés manger tous les deux dans un petit restaurant de la Lagunilla. Curieusement la plupart des personnes attablées autour de nous ne cessaient de nous dévisager pendant tout le repas.

Les jours suivants nous avions reçu dans son studio la visite de plusieurs « personnages », quelques patients aussi venus pour des soins de « moxibustion » et la visite d’un marchand de livres qui était venu apporter à domicile la reproduction d’un Codex aztèques et des livres sur Mexico. Nous avions passé, Gilberto, David et moi, la plupart de la journée assis dans le minuscule vestibule qui donnait sur son unique chambre à attendre la fin des visites. Le Maestro finalement nous avait rejoint après le départ du dernier patient et s’amusait visiblement à tester les connaissances étymologiques Nahua de David et Gilberto. Comme à un moment je répondis étourdiment à la place de David qui séchait piteusement sur le sens obscur du nom de Tezcatlipoca « le miroir qui fume », le Maestro s’emporta violemment contre lui et, au milieu d’un torrent d’injures et de remontrances hurlées dans un espagnol dru et incompréhensible, il finit par lui crier.
« Il n’est même pas Nahua lui et il en sait plus que vous tous réunis… ». 
Ce n’est que des années plus tard que je devais comprendre enfin le sens de cette remarque.

Ici s’arrête cette première partie de mes notes de voyages.

 

Propos recueillis par Karmatoo

 

Karmatoo © Karmapolis - Novembre 2013

 

 

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