Sion Hamou
Voyage en terre indienne
(première partie)

Canyon de Chelly

Keams Canyon (Arizona) réserve Hopi - 2003

 

C'est une histoire de recherche de soi qui commence il y a plus de 20 ans déjà. Sous couvert de la réalisation d'un doctorat d'Etat en anthropologie sur le theme du nagualisme, Sion Hamou s'engage sur les territoires Indiens du sud-ouest américain à la recherche, nous dit-il, d'un "lien direct entre les anciennes civilisations du Mexique et les anciens groupes Anasazis des Four Corners". S'en suit un véritable périple aux allures de road movie métaphysique sur ces terres arides où les frontières entre les réalités objectives et subjectives se brouillent subrepticement.
De Hopi Land à Mexico en passant par Hoopa Valley, Sion Hamou a déterré ses notes de voyage pour nous raconter l'histoire de ses expériences visionnaires et des rencontres qui l'ont transformé. Une exclusivité de Karmapolis.

 

Quelques questions en introduction

Karmatoo: Ce travail de terrain chez les Hopis et ensuite les Danzantes était initialement un projet d’étude. Comment votre travail a-t-il été reçu par l’establishment universitaire?

Sion Hamou : En fait très mal. J’étais venu à l'époque aux Etats-Unis pour poursuivre des recherches postdoctorales en Anthropologie. Mon sujet d'étude était alors le Nagualisme et ses survivances dans le tronc linguistique uto-aztèque. Mon intuition était que les formes shamaniques encore repérables aujourd'hui chez les tribus de l’Ouest américain, Utes, Paiutes, Shoshones, Hopis, Tohono O’odhams, etc., étaient étroitement liées au même corpus magico-religieux pratiqué dans l'ensemble des tribus du subcontinent méso-américain depuis des millénaires: Huichols, Coras, Yaquis, Nahuas, Tarahumaras et depuis les hordes Azteca Chichimecas, derniers venus du nord, jusqu'aux très anciens et très lointains Olmèques du sud profond. Je pouvais percevoir une longue continuité historique et culturelle étrangement liée aux fameuses pérégrinations sacrées des Clans Hopis. Mes premiers échanges avec mon directeur de thèse à l'Ecole des Hautes Etudes En Sciences Sociales de Paris avaient été excellents. Le sujet l'intéressait prodigieusement, mon approche lexicale qui révélait la diffusion historique de certains concepts nagualistes à travers les grands groupes linguistiques amérindiens et plus particulièrement le Nahuatl le fascinait littéralement. Je lui avais soumis les linéaments de ma Thèse d'Etat et je m'étais envolé pour les Etats-Unis. Quelques mois plus tard alors que l’Université d’Arizona venait de m’accorder le statut de « Researcher Scholar », puis de m’engager comme professeur, j’avais commencé à envoyer à mon directeur de thèse à Paris des séries de textes qui représentaient quelques uns des premiers chapitres de ma thèse. Ces notes de terrain contenaient déjà pas mal d’informations nouvelles, nouvelles  dans le sens où je ne les avais pas trouvées dans des livres, mais auprès de mes informateurs. Et c’est là que les choses ont commencé à se gâter… A ma stupéfaction, mon Directeur de thèse m’envoya, en réponse à mes premiers textes, une lettre cinglante (l’internet n’existait pas encore), une lettre à la limite de l’injurieux en me demandant d’où je tirais ces informations et où étaient mes références. J’étais sidéré. Mes notes et références de bas de pages étaient si denses qu’elles représentaient la moitié de l’espace de lecture normal de chaque page. Leur densité et la quantité des références bibliographiques étaient telles qu’elles rendaient la lecture presque difficile. Sa véritable question était ailleurs, je crois. Il n’y avait pour lui apparemment aucune source « académique recevable » pour justifier certaines idées, certaines analyses et surtout certaines informations nouvelles. Le ton de la lettre m’avait paru d’emblée si incompréhensiblement agressif et antagoniste que j’eus tout d’abord une première réaction de dépit, de colère et d’incompréhension. Ce n’est que quelques semaines plus tard, alors même qu’il venait de m’envoyer une seconde lettre pour s’excuser du ton de sa première lettre, que l’énormité de la situation finit enfin par me frapper. Je ne pourrai jamais justifier auprès de l’Académie mes notes et mes contacts de terrain, mais surtout, surtout, je ne pourrai jamais publier ces informations et ces analyses dans le cadre de l’Université. J’ai fermé mes livres, entassé les milliers de notes et de photocopies dans un carton… Vingt-cinq ans plus tard, ces mêmes notes sont toujours dans le même carton, dans mon garage, ici, à Tucson.

Vous passez des Hopis aux Danzantes. C’est un concours de circonstances? Qu’est-ce qui selon vous lie ces deux cultures à priori très différentes ?

Ce passage des Hopis aux Danzantes est en fait lié à deux rencontres fondamentales et qui ont modifié le cours de ma vie : celle de Craig Carpenter qui avait été l’un des porte-paroles des clans Hopis traditionnels d’Oraibi et que j’ai racontée dans le livre « Le Gardien Des Seuils ». L’autre était celle du Maestro Andres Segura Granados qui, lui, était General de la Danza et Capitan del Grupo Xinaxtli et que je raconte pour la première fois dans les récits qui suivent.
 
Bien que Mohawk/Seneca originaire des Grands Lacs, Craig Carpenter avait passé sa vie entière au service des Elders des Clans Hopis. Il avait fini ses jours chez les Indiens Natinixwe de la Hoopa Valley en Californie du Nord à la recherche du « Maître de cette Terre », Big Foot. Le Maestro, lui, était un indien Nahua Tenochca originaire de Tenochtitlan, Mexico City. Il avait, lui, passé sa vie au service de La Danza, un mouvement précolombien très ancien qui se poursuit encore très largement de nos jours au Mexique et dans l’ensemble du Southwest américain.

Les Clans Hopis avaient reçu la mission immémoriale d’entreprendre pendant des millénaires les pérégrinations sacrées ordonnées par Maasaw (le Maître de cette Terre). J’avais pour ma part depuis longtemps cette intuition infondée qu’il devait exister un lien direct entre les anciennes civilisations du Mexique et les anciens groupes Anasazis des Four Corners. Cette intuition s’appuyait presque entièrement sur les travaux de Frank Waters que j’avais rencontré à Tucson et sur ceux de Christian Duverger, « La Fleur Létale », ainsi que sur l’immense compendium de la littérature Nahuatl de Miguel León-Portilla. J’étais aussi à l’époque très intéressé par les travaux de l’Ecole Philologique américaine et la survivance d’une terminologie commune aux langues uto-aztèques et qui était la récurrence du mot « Naual » et ses équivalents dans toutes les autres langues mésoaméricaines, apparentées ou non. C’était même pratiquement le sujet de ma thèse. J’ai par la suite découvert non seulement l’indéniable expansion de ce fameux concept « naual », « Nahual » ou « Nagual » (sous sa forme hispanisée), mais également les survivances de ces pratiques multimillénaires et qui démontrent les liens entre ces cultures pourtant en apparence si éloignées.

Vous semblez lier la tradition des Danzantes aux récits de Carlos Castaneda et au mythe du Guerrier, de la Voie du Guerrier. Avez-vous constaté chez les Danzantes cette même radicalité, cette même volonté de se défaire d’un mode de perception ordinaire? Les danses des Danzantes constituent-elles la partie cachée ou codée des pratiques magiques aztèques réprimées par la religion catholique importée par les conquistadors espagnols ou ne sont-elles que la mise en musique de réminiscences d’un savoir oublié ?

Cette question à propos de l'accession à une réalité non ordinaire par opposition à une simple mise en musique d'un savoir oublié est encore une fois au centre de la problématique des cérémoniels anciens "ressuscités". Quelques éléments que j'ai pu "voir" personnellement m'ont convaincu que derrière l'aspect folklorique de certains groupes de la Danza, il existe un noyau beaucoup plus authentique, beaucoup moins bigarré, moins touristique qui réellement consiste en une poursuite disciplinée, volontariste et collective d’un certain degré de manipulation de la réalité non ordinaire ou encore de ce que le Maestro appelait volontiers « l’Energie ». Il y a cependant une distinction à faire et qui est que la Danza moderne représente une volonté presque « nationale » de restauration religieuse messianique. L'idée n'est pas seulement d'entretenir une simple fonction cérémonielle et commémorative, un revival culturel comme les Pow Wows Indiens, mais d'accéder au retour réel, et comme je le disais déjà, quasi messianique de Quetzalcóatl ou du dernier Empereur aztèque Cuauhtémoc.  En étirant un peu les concepts, Cuauhtémoc pourrait être un équivalent du Mahdi Caché de la tradition Chiite. Il est apparenté au dernier grand Tlatoani aztèque Moctezuma. Il est lui aussi martyrisé, et une tradition  populaire basée sur un discours qui lui est attribué, prophétise son retour ou du moins la restauration du "soleil nouveau", c'est à dire de la renaissance de l'Empire aztèque. Je sais que je serais sans doute contredit par la plupart des spécialistes de la Danza, s’ils existent, mais mes nombreuses pérégrinations avec le Maestro m'ont convaincu du contraire. Maintenant pour répondre à la première partie de votre question en ce qui concerne les rapports entre les écrits de Carlos Castaneda (voir même sa personne) et les Danzantes, je dirais que nous sommes à jamais enfermés dans la problématique de l’œuf et de la poule. Castaneda a-t-il puisé dans l’immense héritage Toltèque, ou a-t-il influencé par ses écrits deux générations de Natives au sud et au nord du Rio Grande ? J’ai passé littéralement des années sur cette question et je crois y avoir répondu dans les notes qui vont suivre. S’il est indéniable que les compadres et comadres de la Danza que j’ai connus utilisent quotidiennement un vocabulaire révélé par Castaneda, il n’en reste pas moins que les concepts que recouvre et approfondit ce vocabulaire sont très anciens et remontent même aux plus antiques civilisations amérindiennes connues à ce jour telles les Olmèques.

Cette idée d'un retour n'est-elle pas un concept typiquement Judéo-chrétien à mettre en parallèle à l'histoire ambivalente de Wovoka.?!

Non, parce que la tradition du retour de Quetzalcóatl prédate de très loin l'arrivée de Cortes en 1519 et du Père franciscain Toribio en 1524. La tradition dit que, après avoir été dupé par Tezcatlipoca, le Dieu Quetzalcóatl quitte volontairement l'Anahuac à bord d'un radeau et promet à son peuple de revenir un jour. D'autres versions de la légende disent qu'il se serait immolé au bord de la mer. Cette notion même de concept typiquement judéo-chrétien est elle-même contredite à contrario par le fait que plusieurs principes religieux Nahua avaient aux yeux des premiers missionnaires, à commencer par Toribio Motolinia, un air vague de croyances chrétiennes, en particulier l’eucharistie, le jeûne, les macérations…etc. On peut discuter les sources d'inspirations de Jack Wilson Wovoka et en fait il ne fait pas de doute que le christianisme et son éducation shaker y jouent un rôle, en particulier dans son role messianique et la résurrection des morts à la fin des temps etc.… mais pas dans le cas des Aztèques précolombiens. Maintenant la tradition de la Danza de nos jours est devenue si profondément christianisée que le doute peut subsister, mais comme on le verra dans les notes de terrain qui suivent, la réalité de ces mouvements est beaucoup plus complexe et beaucoup plus mystérieuse.

Propos recueillis par Karmatoo

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Karmatoo © Karmapolis - novembre 2013

 

 

 

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